Mars 2007/1

N°201 - Un chemin tracé

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Un chemin tracé

Auteur : Eugen Brand

« Considérer les progrès de la société à l’aune de la qualité de vie du plus démuni et du plus exclu est la dignité d’une nation fondée sur les droits de l’homme. Tel est bien le chemin tracé par le CES dans l’esprit de l’avis voté le 11 février 1987 "Grande pauvreté et précarité économique et sociale" sur le rapport de Joseph Wresinski ».

C’est par ces mots, gravés sur une plaque scellée en ses murs, que le Conseil économique et social de la République française (CES), a souhaité marquer, ce 13 février 2007, le XX ème anniversaire du rapport Wresinski. Vingt ans après le vote de cet avis, force nous est de constater que les situations que ce rapport dénonçait n’ont pas disparu.

A l’intérieur de la République française, comme à l’intérieur de chaque pays, mais aussi entre les pays, les inégalités, les injustices sont toujours bien présentes. Nous avons bien du mal à assurer un partage équitable des ressources, des biens et des services entre tous les citoyens et entre tous les peuples. Nous avons bien du mal aussi à permettre à chaque homme et à chaque peuple d’accéder à la pleine jouissance de l’ensemble des droits qui leur sont pourtant reconnus par la Déclaration universelle des droits de l’homme. Des progrès ont été accomplis sans aucun doute, et la volonté d’aller vers plus de partage et plus de justice est plus répandue que nous ne le pensons, notamment dans la jeunesse. Il ne faut pas sous-estimer cependant les réactions inverses et la montée parallèle de discours et d’actes marqués par la dureté à l’égard de celles et ceux qui vivent dans la grande pauvreté.

Beaucoup aussi s’accordent aujourd’hui pour souligner qu’aucun vrai partage dans la dignité et aucune justice ne seront possibles s’ils ne s’enracinent pas dans une véritable rencontre, d’êtres humains à êtres humains, entre celles et ceux qui ont l’expérience de la misère et les autres. L’actualité confirme cette évolution : il y est question de dialogue avec les citoyens, auxquels on reconnaît une expertise. Est évoquée et mise en chantier une nouvelle forme de démocratie participative. La parole des citoyens est sollicitée. L’idée, chère au père Joseph Wresinski, qu’il faut impérativement « croiser les savoirs », pénètre peu à peu la communauté scientifique, le monde de la recherche et des experts. Les gens sont appelés à prendre la parole, dans un contexte qui, aux yeux de certains, n’est pas sans rappeler celui du printemps de 1789, lorsque le roi convoquait les Etats généraux. Nous ne pouvons que nous en réjouir, dès lors que, comme l’affirmait déjà l’avis du CES en 1987, « le partenariat est une condition nécessaire au développement de toute population ».

Mais tout en prenant acte de ces prises de conscience, nous conservons au cœur l’inquiétude qui habitait le père Joseph au moment même où il présentait son rapport. « L’avis est voté - nous confiait-il - mais voudra-t-on jamais du partenariat avec les plus pauvres ? ».

Reconnaîtra-t-on jamais les plus pauvres, les plus exclus, comme des partenaires privilégiés, indispensables ? Construirons-nous la société de demain, affronterons-nous les changements et les mutations qui s’imposent « au nom du Tiers état », laissant derrière nous, comme en 1789, le quatrième ordre ?

Nul sans doute n’a l’intention délibérée d’exclure ainsi de la démocratie, de la participation, de la citoyenneté, une partie de la population. Mais avons-nous pris la mesure de la difficulté d’une participation authentique et digne de tous les citoyens ? Avons-nous en mémoire ce que le CES ajoutait à la phrase citée plus haut : « Le partenariat est une condition nécessaire au développement de toute population, mais les plus démunis n’en ont pas la pratique ; il dépend de la volonté des élus et des principaux acteurs de la vie sociale de créer les conditions de leur participation ».

Le partenariat avec les plus pauvres ne se décrète pas. Il se bâtit patiemment en prenant appui notamment sur les organisations non-gouvernementales dans lesquelles les plus pauvres eux-mêmes choisissent librement de s’associer et de s’exprimer. Il suppose des conditions de temps, de rythme, d’espace, de méthode. Il suppose par-dessus tout une conviction et une volonté : croire et faire appel à l’intelligence des pauvres. Croire qu’ils ont une pensée, une vision du monde, un savoir de vie et d’expérience qui nous sont indispensables. « Le pauvre qui n’aura pas été introduit dans la pensée des hommes ne le sera pas dans les murs de leurs cités », écrivait en 1960 déjà le père Joseph Wresinski.

Son rapport Grande pauvreté et précarité économique et sociale reste à ce titre une nouveauté politique et un repère. Il n’a pas fini de produire ses effets. Il continue à nous inviter à une « perception plus aiguë de la justice et des droits de l’homme (qui) nous conduit à privilégier les citoyens pour qui les Droits de l’homme semblent demeurer lettre morte. L’égalité entre les hommes ne pousse-t-elle pas notre société à s’investir très largement auprès de ceux qui ont reçu le moins de protections et de chances jusqu’ici ? ». Tel est le chemin tracé par le CES il y a vingt ans. Oserons-nous l’emprunter et y engager notre société tout entière ?

(Revue Quart Monde n°201, 2007/1)