Novembre 2005/4

N°196 - L’audace de la rencontre

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

L’audace de la rencontre

Auteur : Eugen Brand

Sur notre terre, des hommes et des femmes profitent des divers réseaux de communication capables de les relier au-delà de toutes frontières. D’autres demeurent isolés, sans moyen d’écouter le monde ni de s’en faire écouter. Ainsi, les participants au séminaire sur « La contribution des plus pauvres au dialogue interculturel dans une société de l’information »1 organisé en septembre dernier. Les uns, aux prises avec le plus grand dénuement, les autres, engagés à leurs côtés, venaient des différents pays méditerranéens. Tous, ils ont témoigné. De familles restant dans des abris précaires le long de chemins difficilement praticables, confrontées à l’absence de travail et d’avenir. D’habitants de zones touchées en premier par les dérèglements climatiques, les inondations, les sécheresses et la pollution. De jeunes subissant l’insécurité quotidienne, la violence, la guerre. D’enfants victimes jusque dans leur chair de trafics mutilant leur corps et leur âme. De mères et de pères forcés à la séparation d’avec leurs enfants, alors qu’eux-mêmes, sans protection sociale, meurent avant l’âge.

Pour les uns, s’ouvre un champ fertile où la capacité de réception et de transmission de « données » accroît sans cesse leurs richesses. Pour les autres, est maintenu en jachère un champ dont les « données » sont injustement perçues comme inaudibles ou sans intérêt. Et le monde en reste appauvri. En conclusion de ce séminaire, Georges (Egypte) et Emmanuel ( France) avaient préparé la possibilité de se téléphoner depuis un ordinateur. Certains sont restés incrédules :
- D’ici, je peux parler à ma famille en Algérie ?
- Et moi, en Italie ?
- En Turquie aussi ? Wafa, qui venait de partager son inquiétude de mère, s’assoit face à l’écran, intimidée. Ses paroles de joie provoquent soudain un grand silence dans la salle. De l’autre côté, les voix de ses trois fils, 10, 14 et 16 ans, lui donnent des nouvelles mêlées de rires et de cris d’un camp de réfugiés, quelque part en Palestine. Puis c’est le tour de Berchikow. Le silence emplit toujours la salle quand le téléphone sonne dans un autre quartier défavorisé, en Israël cette fois. C’est à une voisine, au bout du fil, que Berchikow, émue demande des nouvelles des siens.

Des souffrances, des inégalités, des conflits entre leurs pays respectifs auraient pu maintenir séparés les participants au terme de cette rencontre. Ils ont décidé de poursuivre des relations où réflexion et action s’élaborent sans cesse à partir de ceux et celles qui sont confrontés à la plus extrême pauvreté.

Le 17 octobre dernier, Journée mondiale du refus de la misère inspirée par le père Joseph Wresinski, une délégation internationale du Quart Monde a témoigné devant le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, de cette histoire d’une humanité en quête de s’unir face à l’intolérable. Déjà partout sur notre terre, modestement, des femmes et des hommes, des enfants et des jeunes, des familles et des communautés tout entières bâtissent une société qui relie non seulement des « données » mais des êtres humains de toutes conditions qui veulent lier leur avenir afin que tous puissent vivre libres et égaux en dignité et en droits.

Des premières années au camp de Noisy-le-Grand, le père Joseph Wresinski, dira plus tard : « Notre mouvement [pour s’unir] est né dans la peine, dans l’angoisse, dans la solitude, dans l’incompréhension de ceux qui nous entouraient. Pour tout dire : il est né dans l’impuissance et la déconsidération quasi totales, celles-là même dont souffrent les plus pauvres. Si nous ne sommes pas disparus, si nous n’avons cessé, au contraire de grandir, c’est aux familles les plus pauvres que nous le devons. Parce qu’elles venaient nous dire, la nuit, à nous qui vivions au milieu d’elles, ce qu’elles n’osaient pas dire, le jour, aux services publics.

A savoir qu’elles avaient soif de dignité autant que d’eau courante. Et qu’elles étaient assoiffées d’instruction, de connaissance, de capacité de réfléchir ensemble et de prendre la parole, au lieu d’être, de génération en génération, réglementées, dirigées, éduquées, traitées en inférieurs, en objets, par tout ceux qui avaient affaire à elles. C’est cela qui nous a fait tenir. Comme nous a fait tenir la joie de voir qu’à chaque fois que nous répondions à leur souci de dignité elles s’engageaient, elles aussi »2. Aujourd’hui comme hier, sous l’impulsion de cet homme, des citoyens de tous horizons risquent des rencontres où les uns et les autres se découvrent et se reconnaissent comme sources et acteurs de connaissance. Une culture nouvelle naît, celle de l’audace de la rencontre.
— 1 Organisé à Aix-en-Provence par le Forum Permanent « Extrême pauvreté dans le monde » du Mouvement ATD Quart Monde.
— (2) Père Joseph Wresinski, intervention lors du séminaire « Extrême pauvreté et exclusion en Afrique », Pierrelaye, mai 1981.

(Revue Quart Monde n°196, 2005/4)