Aout 2005/3

N°195 - De quel modèle parlons-nous ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

De quel modèle parlons-nous ?

Auteur : Eugen Brand

Le dernier sommet de l’Union européenne a été le théâtre d’un affrontement entre des conceptions divergentes de l’Europe, et tout particulièrement de son « modèle social » ou plus largement encore du modèle de société qu’elle entend incarner et proposer, fût-ce implicitement, au reste du monde. Modèle français contre modèle anglo-saxon, « modèle Chirac » versus « modèle Blair » : tel serait le coeur du débat, nous dit-on. En fait de débat, nous avons plutôt assisté à de bien tristes querelles sous le signe de la défense égoïste des intérêts nationaux, de l’absence d’un sens du bien commun et du refus de la solidarité avec les membres de l’Union européenne les plus faibles économiquement parlant. Jean-Claude Juncker, Premier ministre luxembourgeois et président du Conseil en exercice, a eu le mot juste en disant qu’il avait honte du visage que les participants au sommet avaient offert à l’opinion publique européenne et au monde. Ce n’est certainement pas là un modèle à suivre.

Où que nous tournions notre regard en Europe, dans aucun pays, nous n’avons trouvé ni mis en oeuvre un modèle de société, une manière de vivre et d’être citoyens ensemble qui respecte l’égale dignité de chacune des femmes et de chacun des hommes qui en sont citoyens ou y résident. Nulle part. Partout en Europe, dans les gares, le long des artères commerciales, dans le métro, des femmes et des hommes sont réduits à la mendicité. Ils arborent les mêmes pancartes, cherchent à vendre les mêmes gadgets. Aux quatre coins de l’Europe et dans les langues les plus variées, ils vendent des journaux de rue qui ont grosso modo le même contenu. Du sud de l’Italie au nord de la Suède, des parents livrent le même combat pour pouvoir vivre en famille, conserver la garde de leurs enfants, les faire grandir dans la dignité.

Les politiques sociales ou économiques ne sont pas identiques : certains pays, là où d’autres indemnisent plus généreusement le chômage ou accordent un revenu minimum de substitution, préfèrent contraindre les personnes sans-emploi à accepter le moindre emploi qui se présente, quelle qu’en soit la précarité. On peut, sans fin, débattre des avantages et des inconvénients respectifs de ces orientations, modèle contre modèle, il n’en est pas moins vrai qu’au bout du compte, partout, ce sont les plus fragiles qui paieront l’addition. Là, les plus défavorisés s’installeront dans un chômage de très longue durée dont notre société s’accommode d’autant plus qu’elle est persuadée ne pas avoir besoin d’eux et de leur contribution. Ailleurs, ils seront les premiers exclus d’un système fondé sur l’idée que « celui qui veut, peut ». Dans les deux cas, quelles que soient les politiques choisies, il n’en est aucune qui se soit fixé la seule ambition possible : que tous, sans exception, puissent prendre part à l’activité humaine. Toutes semblent admettre comme une fatalité l’idée qu’une part de l’humanité, que chacune souhaiterait la plus réduite possible, certes, reste en dehors du coup.

Le ministre de l’Emploi en France a bien exposé cette résignation en déclarant récemment que nous allions « vers une forme de plein emploi à 6% [de chômage] d’ici cinq ans ». Sommes-nous si sûrs que ces 6% d’exclus du droit au travail apprécient ce très relatif plein emploi ? Sommes-nous si sûrs, comme l’affirme le même ministre, que ce taux correspond au chômage fonctionnel que connaissent d’autres pays ? Qu’il nous soit permis d’en douter, nous qui avons connu, au coeur des années de prospérité et de plein emploi, des hommes et des femmes durablement à la marge du monde du travail, dont les enfants et les petits enfants grossissent aujourd’hui les rangs des chômeurs de longue durée. Leur chômage n’a en rien été « fonctionnel » : il les a dévalorisés, il les a isolés, il les a exclus.

Comme l’écrivait le père Joseph Wresinski en 1983 : « Notre société accepte comme allant de soi, de faire passer le maximum de l’insécurité collective sur ses membres qui ont le moins de moyens d’y parer... Lorsque le renforcement de la compétitivité d’une entreprise exige des réductions de personnel, ce sont les travailleurs les moins performants de l’unité réorganisée qui sont licenciés... La perte d’emploi compromet gravement une insertion professionnelle et sociale souvent déjà fragile. La perte de revenu compromet la couverture des besoins élémentaires. Dans cette situation la période de chômage ne peut être mise à profit pour se qualifier, ou acquérir les atouts d’une meilleure insertion ultérieure ». Et d’appeler dans la foulée à « une mobilisation de tous pour refuser que l’insécurité soit rejetée en cascade sur les plus faibles. Osera-t-on un jour réquisitionner les plus dynamiques de nos ingénieurs, de nos techniciens, de nos ouvriers pour leur faire affronter les incertitudes de l’avenir dans de bonnes conditions au lieu de réquisitionner les moins performants ou les moins bien défendus pour leur faire payer par le chômage le coût destructeur de l’inadaptation et de l’insécurité collective ? » (1)

Modèle français, modèle anglo-saxon, modèle européen : il n’en est aucun qui ait jusqu’ici pris la juste mesure de notre coresponsabilité pour vaincre la pauvreté. Le modèle n’existe pas, il est encore à penser et à bâtir avec tous ceux qui à cause de leur pauvreté, subissent, à l’extrême, l’exclusion sociale au sein de nos sociétés.

Dans le passé, l’Europe a influencé le monde pour le meilleur et parfois pour le pire. Aujourd’hui, dans le contexte d’une mondialisation marquée par les rapports de forces des grandes puissances, la voix de l’Europe ne sera crédible, entendue et respectée par les autres que dans la mesure où les plus pauvres deviendront la pierre de touche (2) de sa propre construction.

Notes. 1) Joseph Wresinski, « Enrayer la reproduction de la grande pauvreté », rapport de mission au Ministre d’Etat, Ministre du Plan et de l’Aménagement du Territoire, Janvier 1983. 2) Procédé utilisé par les alchimistes pour tester si un métal était de l’or ou de l’argent. Ce terme est aujourd’hui employé pour désigner un test particulièrement rigoureux.

(Revue Quart Monde n°195, 2005/3)