Mai 2005/2

N°194 : Entreprendre, pour qui, pour quoi ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Entreprendre, pour qui, pour quoi ?

Auteur : Eugen Brand

La vie provoque des rencontres inattendues qui, toujours, nous donnent à réfléchir sur les questions les plus fondamentales de l’existence humaine. Il y a quelques semaines, j’ai ainsi eu l’occasion de rencontrer deux jeunes entrepreneurs. Le premier était un agriculteur, le second, un installateur de piscines. Avec l’un puis avec l’autre, nous parlions de leur activité, de leurs projets, de leurs préoccupations. Pour compléter ses revenus, l’agriculteur avait aménagé des chambres d’hôtes. Son souci principal était le développement de sa ferme : il était, me disait-il, impératif qu’il accroisse sans cesse la dimension de son exploitation. "Si je cesse de grossir, je signe mon arrêt de mort !". Le réalisme économique, les réglementations, la concurrence, l’entraînent dans cette logique, dont il pressent pourtant qu’elle est peut-être suicidaire, et en tout cas contradictoire avec d’autres valeurs - non cotées sur le marché - que son épouse et lui-même cherchent à vivre. Des valeurs qui les poussent à faire confiance à des jeunes sans formation, en recherche de travail, dont la productivité est faible. L’un d’entre eux, récemment, par maladresse, a ainsi envoyé le tracteur au fond d’un fossé. Il ne savait ni lire ni écrire, ce qui compliquait la communication : « Avec lui, il ne faut pas s’y prendre comme ça, il faut qu’on fasse autrement. », lui disait sa femme. Des valeurs qui les poussent à donner du travail à des ouvriers agricoles plus âgés, aux vies si difficiles, mais avec lesquels ils vivent, sous le soleil et sous la pluie, des moments si forts de fraternité.

L’installateur de piscines ne vivait pas autre chose. D’un côté, la pression de la concurrence, la course à la productivité, les directives européennes et les lois nationales qui le poussent à ne pas s’alourdir pour rester dans le coup. De l’autre, cette évidence qui s’impose à lui, jour après jour : « Je ne peux pas mener mon entreprise si je ne prends pas soin de mes ouvriers ! Prendre soin, cela veut dire prendre en compte tous les aspects de leur vie, leur santé, les soucis qu’ils se font pour leurs enfants, leur famille…Je dois y mettre une énergie énorme sinon je ne peux aller nulle part. Et en même temps, si je ne reste pas dans la course, si je ne gagne pas des marchés, ma disparition est programmée ! ».

Mais quel est donc notre projet, le projet de ces deux entrepreneurs, celui de chacun d’entre nous, celui de notre société tout entière ? Voulons-nous grandir dans l’avoir, la puissance, l’enrichissement, le toujours plus, ou plutôt dans l’être, l’épanouissement des personnes, l’approfondissement des relations ? Bien sûr les choses ne sont pas si simples : l’avoir et l’être ne sont pas sans liens intimes. Comment être si l’on n’a rien ? Mais aussi comment être, qui être, si on est réduit à ce qu’on possède, ce qu’on a, au détriment d’autres valeurs ? Il y a bien des années, l’économiste français François Perroux (1) évoquait ce qu’il appelait l’échec de l’enrichissement, et à cet échec, il opposait la pauvreté efficace. Il affirmait qu’il nous fallait nous défaire de l’illusion que l’enrichissement permanent, complété par quelques œuvres de charité, était la réponse à la question lancinante de la misère, ou encore de la pauvreté absolue. « L’enrichissement même modique ferme les yeux de tous sur le malheur d’autrui et incite à des progrès égoïstes…Le pauvre d’aujourd’hui, oublié par le pauvre d’hier, témoigne silencieusement contre le mensonge social », poursuivait-il. N’est-ce pas cette dialectique entre l’enrichissement, à travers le développement permanent de leur entreprise, et la pauvreté, que nos deux entrepreneurs pressentaient ? N’est-ce pas cette contradiction qui les mettait ainsi en porte-à-faux, tiraillés entre deux logiques qui semblent inconciliables ?

En mars 1986, dans un article publié par une revue d’entrepreneurs (2), le père Joseph Wresinski parlait de « l’honneur d’être patron ». S’adressant à des chefs d’entreprises, il affirmait qu’ils ne pouvaient « se désintéresser des exclus de l’emploi. Ils ne pouvaient en aucun cas admettre une société dite duale ou à plusieurs vitesses. Ils devaient retrouver et reconnaître comme partenaires les travailleurs sans instruction ni qualification, souvent sans ressources, sans habitat pour leur famille » accordant à chacun « un juste salaire, non calculé sur les compétences, les temps de travail et l’efficacité mais sur les besoins essentiels de la personne », ce qui, prévenait-il « ne sera pas facilement acceptable aujourd’hui ni par les actionnaires ni par les employés ».

Ne nous parlait-il pas de ce que nous avons tant de mal à faire naître aujourd’hui : une liberté d’entreprendre, de créer, de s’établir, articulée avec l’équité, la justice sociale, le respect de la personne ? Un difficile équilibre entre l’avoir et l’être, entre la croissance et le partage ? Un nouvel équilibre entre avoir plus et être plus ?

N’est-il pas temps de poser un autre regard sur la richesse (3) et de comprendre qu’on ne vainc pas la pauvreté par la seule diffusion de l’enrichissement ? La croissance et le développement sont nécessaires, mais si leur mobile essentiel n’est que l’enrichissement, les pauvres seront toujours écrasés. Reconsidérer la pauvreté, reconsidérer la richesse (4), le débat n’est pas facile, mais nous n’y échapperons pas.

Notes. 1 ) Le pain et la parole, Le Cerf, Paris, 1969 2) Professions et entreprises, mars 1986 3) Cfr le Manifeste du même nom sur le site http://www.caracoleando.org/index2php3. 4) Voir Revue Quart Monde, 192, novembre 2004

(Revue Quart Monde n°194, 2005/2)