Mai 2007/2

N°202 - Le sens ne se décrète pas d’en haut.

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Le sens ne se décrète pas d’en haut

Auteur : Eugen Brand

À l’heure où j’écris ces lignes, à quelques jours du premier tour du scrutin présidentiel en France, une grande partie du corps électoral, nous dit-on, baigne dans l’indécision. La campagne ne s’est cristallisée autour d’aucun grand thème. Elle a épousé la mode du zapping, un thème chassant l’autre aussi rapidement qu’il était advenu. Aucun thème ne s’est imposé comme prioritaire. Aucun des candidats n’a réussi à répondre, au delà des revendications individuelles ou catégorielles, à la recherche de sens qu’expriment, même confusément, les citoyens.

D’où cette indécision, ce sentiment de ne pas avoir été entendu, et encore moins compris, d’être oublié, non reconnu, abandonné, manipulé parfois. D’où aussi, cette impression que le débat est esquivé, que les questions de fond - de sens, précisément : vers quelle société, quel vivre ensemble allons-nous ? - sont évitées.

« Le peuple » est quotidiennement évoqué et invoqué, convié sur les plateaux de télévision, invité à poser des questions. Mais, trop souvent, ne s’agit-il pas d’un agrégat d’individus, amenés à adresser aux candidats leurs doléances personnelles ? On cherche en vain, dans cette forme de débat, le croisement des savoirs et pensées entre candidats et citoyens qui seul apportera du neuf. Les idéologies abîment les idées qui émanent de la vie même. La scène politique reste privée d’une recherche du sens de faire société ensemble, alors que c’est bien là que s’engage et se détermine aujourd’hui la qualité de l’avenir collectif des citoyens. L’absence de rencontre et de dialogue fait place à l’indécision des uns, le silence des autres, la tentation des extrêmes, la violence ou le refuge dans l’abstention. Et nous sommes tous responsables de la non prise en compte de la pensée de tous ceux qui cumulent dans la durée toutes les précarités et qui subissent l’ultime injustice de l’exclusion sociale que constitue la grande pauvreté. Nous sommes tous responsables de cette entrave à la démocratie.

Cette élection présidentielle en France aurait dû être l’occasion d’un débat de fond sur l’avenir du pays, de l’Europe et du monde. Comme ailleurs dans d’autres endroits, cela n’a malheureusement pas été le cas. Le pays tout entier semble naviguer à vue. Sans doute observons-nous que les réponses des politiques à la quête de sens et de repères nécessaires pour l’action découlent trop souvent d’une recherche de pouvoir. Le sens ne se décrète pas d’en haut, mais il est à rechercher sans cesse dans la vie des citoyens, dans ce qui fait leurs espoirs, leurs projets, leurs luttes. Joseph Wresinski écrivait que « le changement demandé est d’assumer pleinement la dignité des pauvres, de prendre leur pensée comme repère pour toutes nos politiques, leur espérance comme repère de toute action ».

Un tel changement implique nécessairement des ruptures avec nos habitudes, nos attitudes, nos manières de voir et d’agir. Il suppose que nous fassions place à ces femmes et à ces hommes, à ces familles qui sont, aujourd’hui comme hier, déplacés, déportés, forcés à l’exil ou, dans le plus total dénuement, considérés comme étrangers au sein même de leur propre pays, qui disparaissent de cette terre sans que leur intelligence, leur peine, leur désarroi, leurs espoirs ne laissent aucune trace.

Faire place à ces femmes et à ces hommes, à leur courage, à leurs combats, à leur pensée, à leur histoire, telle est la vocation et la fonction du Centre international Joseph Wresinski qui a été inauguré officiellement le samedi 10 février dernier à Baillet-en-France . Les nombreuses personnalités présentes, les membres du Mouvement venus de différents pays se sont réunis autour de ces vies habituellement gommées de l’Histoire. Toutes ces souffrances dispersées, ces courages décimés exigent d’abord de nous le silence du recueillement. La trace qu’ils inscrivent en nous nous oblige ensuite à agir et à rompre le silence imposé par l’oubli de l’Histoire. C’est pour cela, qu’il y a cinquante ans, le père Joseph Wresinski, au moment où il créait le Mouvement ATD Quart Monde, ouvrait un carnet pour écrire. Ecrire parce que « toute parole valable a droit à l’écriture, toute parole valable a le droit d’être message pour d’autres hommes surtout quand elle émane des plus défavorisés. Accéder à l’écriture, c’est aussi entrer dans l’Histoire ».

Poursuivre ce chemin, c’est prendre l’engagement d’écrire, de réfléchir, de parler, de décider non plus à la place mais avec ceux qui sont jusqu’au plus profond de leur vie confrontés à l’injustice de la faim, de l’ignorance et de la violence. C’est vouloir que nos engagements de citoyens, de femmes et d’hommes politiques soient guidés par la question : qu’est-ce que je peux faire, moi, pour que chacun puisse se révéler et à son tour permettre à l’autre de se révéler librement dans ce qu’il porte de plus précieux ? Le sens et les repères que nous cherchons sont dans le cœur et l’esprit de ces femmes et de ces hommes, de ces familles oubliés de tous. Osons la rencontre et le dialogue avec eux. Les débats publics à l’occasion d’élections, indispensables à nos démocraties, cesseront alors d’enfermer les uns et les autres dans des rapports de force.

Ils ouvriront à la rencontre dans l’honneur entre des mondes qui souvent s’ignorent et ne se connaissent pas. Ils transformeront nos sociétés et contribueront à « l’avènement d’un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère » (1. Déclaration universelle des droits de l’homme).

(Revue Quart Monde n°202, 2007/2)