Septembre 2008/3

N°207 - Faim de pain, faim de roses

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Faim de pain, faim de roses

Auteur : Eugen Brand

Le monde a presque oublié les récentes émeutes de la faim. Pourtant, la famine demeure et nous interroge. Comme toujours, les émeutiers n’étaient pas les affamés eux-mêmes, mais des personnes qui, vivant dans la pauvreté, voient à travers cette crise alimentaire à quel point elles sont proches du gouffre de la grande pauvreté et de la faim. Ceux dont les familles sont déjà acculées à la survie quotidienne réussissent rarement à se joindre aux marches. De temps à autre, ils peuvent participer à une manifestation, au risque de perdre le gain de menus travaux et de s’exposer à des représailles et des amendes. Les parents qui voient leurs enfants dépérir à cause de la malnutrition, souvent plongés dans la honte, la culpabilité et le silence, n’osent jamais accuser le monde d’indifférence aux droits de l’homme. Lorsque l’année dernière, sur une île proche des côtes africaines, un petit garçon de deux ans, trop sous-alimenté pour lutter contre la tuberculose, est mort, il n’y a pas eu d’émeute pour protester. Lorsqu’une petite fille de cinq ans est morte de malnutrition à côté de la décharge même qui a toujours été le seul foyer et la seule source de travail de sa famille, il n’y a pas eu de marches scandées de « plus jamais ! »

En fait de protestations, ces familles entendent trop souvent les dirigeants communautaires les exhorter à changer leur situation ou à l’accepter : « Vous auriez mieux fait de ne pas venir vivre dans ces quartiers insalubres, nous voulons vraiment nettoyer cette zone. » « Si seulement vous suiviez les instructions de notre programme, vos enfants ne vivraient pas de cette façon. » « Comment pouvez-vous penser que vous êtes capable d’élever vos propres enfants ? Une personne comme vous devrait vraiment les amener à l’orphelinat. » « Vous pensez que vous n’avez pas beaucoup, mais croyez-moi, cela pourrait être encore bien pire. » Une mère a répondu en demandant : « Pendant encore combien de temps les autres vont-ils essayer de nous expliquer nos propres vies ? Ils n’ont aucune idée des efforts que nous faisons les uns les autres pour ne pas mourir. »

Actuellement, avec la sécurité alimentaire finalement placée en haut de l’agenda international, vers qui allons-nous nous tourner pour trouver les solutions ? Les dirigeants et les responsables politiques ont un rôle vital à jouer dans la baisse du coût de la vie. Mais les experts économiques ont avoué n’avoir pas vu venir la crise parce que les indicateurs qu’ils suivent ne sont pas les plus représentatifs de la vie quotidienne des personnes les plus vulnérables. Si nous voulons vraiment mettre un terme à la faim, nous devons aller plus loin. Dans chaque communauté, certaines personnes sont dans une situation telle qu’aucune structure d’aide traditionnelle ou programme de développement ne les atteindra jamais. Seuls ceux qui luttent pour survivre quotidiennement savent exactement les obstacles auxquels ils font face et les nombreux actes, souvent inaperçus, de solidarité entre les personnes qui vivent dans la pauvreté et ceux qui sont dans des situations bien pires. Pour que le développement se prolonge réellement, il doit s’ancrer dans ces efforts quotidiens, plutôt que de les noyer ou les mettre de côté.

Le père Joseph Wresinski disait : « Les pauvres sont les créateurs, la source même de tous les idéaux de l’humanité, parce que c’est à travers l’injustice que l’humanité a appris la justice ; à travers la haine, l’amour ; à travers la tyrannie, l’égalité de tous. » Et pourtant, il n’est pas facile de construire un dialogue authentique avec ceux qui vivent le pire. Ils ont été trop souvent ignorés, dédaignés et jugés pour faire confiance au monde extérieur. La création du contexte nécessaire de dignité humaine et de respect mutuel demande un engagement à long terme à leurs côtés. Même lorsque ce contexte a bien été établi, le monde manque de lieux pour parler avec les personnes qui vivent dans la grande pauvreté, parler avec elles et non seulement d’elles ; pour repenser la façon dont les ressources du monde pourraient être partagées ; pour forger des politiques globales fondées sur les droits. De la même façon que la crise alimentaire est liée à des problèmes divers, la faim est inséparable des problèmes de l’éducation, du travail convenable, du logement décent et du respect de la vie familiale.

Qui s’engagera à construire ce dialogue avec les femmes, les hommes et les adolescents qui souffrent de la faim depuis toujours ?

Jusqu’à ce que des solutions viables à long terme soient trouvées partout dans le monde, les interventions humanitaires resteront bien sûr nécessaires. Nous devons nous assurer que ces interventions s’adressent non seulement au besoin physique de la faim, mais aussi aux besoins plus vastes de chaque être humain : celui de la beauté et celui de pouvoir construire le futur. « Nos vies ne doivent pas être exploitées de la naissance à la fin de la vie. Les cœurs meurent de faim aussi bien que les corps, donnez-nous du pain mais donnez-nous aussi des roses ! » Ces mots du poème de James Oppenheim, écrit en 1910, ont inspiré depuis bien longtemps les mouvements de travailleurs luttant pour de meilleures conditions de vie. De quelle façon les convois humanitaires peuvent-ils à l’heure actuelle apporter aussi bien des roses que du pain ? Pourquoi ne pas accompagner l’aide alimentaire d’expéditions de livres ou d’investissements dans des écoles, des bibliothèques et des centres culturels communautaires ? Tout enfant qui peut apprendre à l’école aujourd’hui augmente les possibilités de progrès de l’humanité afin que les futures générations ne manquent jamais ni de pain, ni de roses.

La Revue Quart Monde a choisi de publier en éditorial cet article d’Eugen Brand publié en anglais dans le numéro de mai de Civil Society Watch Monthly Bulletin.

(Revue Quart Monde n°207, 2008/3)