Juin 2009/2

N°210 - Germes de paix

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Germes de paix

Auteur : Eugen Brand

Chaque enfant, à sa naissance, est dépositaire d’une histoire unique, son histoire. Comme le cours d’une rivière aux multiples reflets, elle le porte, façonne ses liens avec les autres et le lance dans la vie. Il la transmettra avec fierté, au travers de photographies, de récits, de tableaux, de chants…

Mais il est des enfants privés de la force de leurs racines. Des enfants qui se demandent toute leur vie d’où ils viennent et pourquoi ils n’ont pas, comme les autres, une histoire reconnue. Leurs familles ont été déplacées, chassées, menacées d’éclatement… « La rivière est montée si vite dans le noir de notre cahute que j’ai juste eu le temps d’attraper les mains de mes enfants ». Leurs parents, usés par des années d’errance, accablés par des humiliations de toutes sortes, portent le souhait ultime que leur souffrance ne retombe pas sur leurs enfants… « Ce que je veux avant tout, c’est que mon corps soit le dernier à endurer tout ça. »

Quand la vie a été si dure, que transmettre à ses enfants ? Après l’horreur, quelle parole tenir ? Quel silence garder ? Comment ne pas sombrer dans la colère, la haine, le désir de vengeance, surtout quand on sait qu’il n’y aura jamais réparation ? Comment résister à l’angoisse, à la résignation, au désespoir pour oser relever la tête et chercher des chemins de réconciliation ?

La plus grande injustice de la crise que nous traversons actuellement est qu’elle risque de nous éloigner encore davantage de ceux qui affrontent et supportent depuis si longtemps les ravages de la misère. Certes, chacun de nous fait plus ou moins l’expérience d’être ignoré, de ne pas être pris en compte par d’autres. Certes, la crise aura des effets sur le plus grand nombre. Mais il n’en reste pas moins vrai que le plus lourd tribut sera payé par celles et ceux qui, depuis toujours, ont subi dans leur chair les effets du mépris, de la violence et du manque de tout. Et le paradoxe, c’est que plus on est détruit par la misère et moins on peut faire valoir la façon dont on résiste, pourtant chaque jour et par dignité, pour l’avenir de ses enfants.

Le Mouvement ATD Quart Monde n’a de cesse qu’au sein de nos sociétés, aujourd’hui tout entières touchées par la peur du lendemain, chaque être humain puisse laisser germer les graines de paix qu’il porte en lui. Graines de la reconnaissance mutuelle, graines de la fraternité… C’est la fraternité qui pourra libérer les enfants et leur famille de l’engrenage de la honte et de l’échec, et leur restituer la fierté de leur histoire.

L’année 2009 marquera aussi le 20e anniversaire de la Convention relative aux droits de l’enfant. Dès maintenant soyons de celles et ceux, petits et grands, qui, face à l’extrême de la pauvreté, s’acharnent à léguer aux générations futures des germes de paix.

(Revue Quart Monde n°210, 2009/2)