Novembre 2010/4

N°216 - Rompre le silence

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Rompre le silence

Auteur : Eugen Brand

« Avant de connaître cet espace qu’on a maintenant pour se rencontrer et réfléchir ensemble, je pensais que j’allais mourir sans jamais pouvoir dire ce que je porte au plus profond de moi » déclarait récemment Doña Flores, mère de famille à La Paz, en Bolivie, lors d’une soirée d’Université populaire du Quart Monde.

Combien sont-ils ainsi, à ne jamais pouvoir dire les injustices et les violences infinies d’une misère qui les emprisonne ? Combien sont-ils, enfermés dans la honte, sans jamais pouvoir dire les violences quotidiennes et les humiliations endurées, cherchant à sauvegarder dans le silence leur part de dignité et un semblant de paix pour leur famille ? Combien sont-ils, obligés de taire parfois jusqu’à des crimes, même s’ils en connaissent les auteurs, tellement est grande leur angoisse de voir l’extrême de la violence encore fondre sur leurs jeunes ?

Combien sont-ils pourtant, au cœur même de ces zones où tout « vivre ensemble » semble impossible, à oser des actes forts à l’image de cette fillette qui essaie de calmer la colère de son père contre des voisins : « sinon, je ne pourrai plus être copine avec leurs enfants, papa. » Au cœur des camps, des ghettos, des slums, tant et tant de familles qui s’efforcent de survivre, chassées de sous leur toit par des cataclysmes, des expulsions ou des guerres, expriment combien c’est vital pour elles de ne pas en rester au chacun pour soi. Ainsi ces jeunes animateurs africains qui se soucient d’enfants raflés puis embrigadés comme soldats, aujourd’hui désarmés et rassemblés dans un centre proche de chez eux. « Il leur reste quoi comme enfance à ces enfants-là ? Et si ce n’est pas nous, qui auront-ils comme amis ? » Et voilà ces animateurs qui osent la rencontre avec ces enfants soldats, entraînant des parents dans leur démarche.

Sur tous les continents où nos équipes sont présentes, des membres et des amis du Mouvement font les mêmes constats : une économie qui génère tant d’injustices, un système éducatif qui cautionne des exclusions, une gouvernance des États qui se prive de manière dramatique de la connaissance de leurs citoyens les plus vulnérables, une communauté internationale qui n’ancre pas ses objectifs dans les droits de l’homme.

Dans ces sphères de l’économie, du savoir et du pouvoir, coupées des réalités de la vie de tant de citoyens confrontés à l’inacceptable, il est vital de créer des lieux et des temps pour rompre le silence, des lieux et des temps où les conditions seront réunies pour que ceux qui n’ont jamais l’occasion de se rencontrer puissent se parler sans crainte, sans suspicion, et enfin réfléchir ensemble. Déjà, de plus en plus de femmes, d’hommes, de condition modeste ou pas, ouvrent la voie, risquant leur situation en créant des espaces de citoyenneté, où chacun retrouve la fierté de bâtir l’avenir, comme le dit cet homme d’Haïti, délégué à Lima au Pérou, lors du séminaire international Rompre le silence : « Je suis ici pour mon pays, mais aussi pour le monde. »

Ou encore ces jeunes du voyage en France qui aspirent à ce qu’on porte un autre regard sur eux et leur famille : « Les gens ne voient que le bazar. Ils ne savent pas pourquoi on vit en caravane. Ils ne nous connaissent pas. » Aiguillonnés par cette soif de reconnaissance et de dialogue, ils ont organisé un tournoi de foot, monté une exposition de photos, un concert de jazz manouche, invitant chaque fois tous les habitants des villes alentour, pour leur signifier que c’est une chance de vivre entre voisins différents. Certains parmi eux étaient, ce 17 octobre, à Bruxelles avec d’autres jeunes, pour dialoguer avec des responsables des Institutions européennes : « Nous avons du mal à comprendre ce monde mais nous voulons y trouver notre place... » Leurs mots s’accordent avec tous ceux qui affirmeront ce jour leur résistance et leur espérance : « Quand nos amis ont besoin de manger, et que même ça, ils ne le peuvent pas, je les dépanne... Je veux travailler avec des enfants qui, comme moi, ont eu la vie difficile. Je sais ce qu’ils endurent, je suis passé par là. » Le 19 octobre à Strasbourg, plusieurs délégués parmi ces jeunes ont remis leur appel entre les mains de M. Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies.

Ainsi, au carrefour des lieux les plus oubliés et des plus hautes enceintes du monde, le 17 octobre, cette année encore, a contribué à donner force et fierté à toujours plus de citoyens, décidés à rompre le silence, là où ils sont, par l’apprentissage de cette rencontre qui construit la paix. Ainsi, un jeune de Centrafrique échangeant avec les parents d’un faubourg de Bangui : « C’est en voyant ce que vous êtes capables de faire ensemble ici que j’ai puisé la force de lancer avec d’autres un projet d’école dans cette île coupée de tout, au milieu de la rivière Oubangui. » Cette école, il nous l’a montrée. Les enfants y sont assis à l’ombre d’un manguier sur des restes de pirogues qu’ils ont apportés eux-mêmes. Ce jeune de 25 ans aurait pu trouver un poste d’enseignant à la capitale, mais il a préféré enseigner là, à ces enfants, au risque de n’avoir pas lui-même assez pour vivre. Ce 17 octobre, à Bangui, ils ont travaillé ensemble pour que les enfants puissent apprendre à l’abri des intempéries...

Qui bâtira cette nouvelle école de la vie où on apprendra comment rompre le silence, sans compromettre l’avenir de personne ? Qui bâtira cette école de la confiance, si nous-mêmes ne le faisons pas ?

(Revue Quart Monde n°216, 2010/4)