Août 2002/3

N°183 - Le siècle de l’incertitude ou celui d’un avenir pour tous ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Le siècle de l’incertitude ou celui d’un avenir pour tous ?

Auteur : Eugen Brand

Tout change, tout bouge, tous nos repères se brouillent. Les changements d’aujourd’hui s’opèrent à la vitesse de l’intelligence artificielle : depuis vingt-cinq ans, la capacité de nos ordinateurs a doublé tous les dix-huit mois ! Le changement est là, nous essayons de le penser, et quand nous croyons atteindre le port, d’autres changements se sont déjà produits. Le fleuve emporte toute nos certitudes au passage. L’identité même de la personne humaine est remise en question par les champs qui s’ouvrent à nous dans le domaine de la génétique. L’ivresse nous prend : toujours plus, toujours plus loin, peu importe le prix à payer puisqu’au bout il y a le monde de nos rêves, nous assure-t-on.

Le monde connaît, au même moment, et sans doute les choses sont-elles intimement liées, un sentiment d’angoisse diffus. L’incertitude de l’avenir, les mutations qui s’annoncent - on nous dit qu’il faudra demain changer dix fois de métier au cours d’une carrière professionnelle normale - suscitent l’inquiétude. En France, mais aussi aux Pays-Bas et ailleurs, cette angoisse s’est exprimée dans les urnes, massivement désertées par certains, alors que d’autres étaient tentés par un vote protestataire ou populiste.

A Boulwando, un village du Burkina Faso, j’ai rencontré un vieil homme qui était assis derrière son métier à tisser. Il était là, répétant les gestes sacrés d’un travail transmis par ses ancêtres. L’évolution technique l’atteindra, lui et les siens, tôt ou tard. Coupera-t-elle ce fil tissé de générations en générations ? Qu’arrivera-t-il alors à sa famille, à ses petits-enfants dont la soif de découvrir le monde, pendant la bibliothèque dans la rue, surpassait, avec tant de dignité, la faim qui tiraillait leurs corps ?

En nos pays d’abondance, les portes de l’avenir semblent si fermées à certains que disparaître sans faire de bruit paraît parfois la seule issue. En juin dernier, près de Bari (Italie), Anna Maria Scorza a été retrouvée morte, chez elle, dix jours après son décès. Elle vivait seule dans une remise, ses quatre enfants lui avaient été retirés. Que peuvent signifier pour toutes les Anna Maria de la terre, les progrès de la technologie, l’augmentation de la compétitivité, la création d’une monnaie unique, si, tout simplement, elles ne peuvent pas vivre et assurer par elles-mêmes un avenir à leurs enfants ?

Selon les experts, l’homme d’aujourd’hui s’arroge des droits sur l’homme de demain, épuisant ses ressources, détruisant son environnement, menaçant son bien-être, son équilibre et sa vie. Désormais nous sommes responsables du futur lointain.

Avec le père Joseph Wresinski et les plus pauvres, nous avons appris qu’il n’y a pas d’opposition devant les générations présentes et la solidarité vis-à-vis des générations à venir. Le passé, le présent et l’avenir se trouvent liés par une seule et même responsabilité de l’Homme pour l’Homme.

Face à l’incertitude du 21ème siècle, le Quart Monde est porteur d’une véritable éthique du futur : rejoindre ceux qui, en raison d’une trop grande pauvreté, restent absents des lieux politiques, universitaires, culturels et spirituels où se discute et se décide l’avenir. Préparer le futur de tous avec eux, là se situe le tournant que le monde est appelé à prendre.

(Revue Quart Monde n°183, 2002/3)