Novembre 2002/4

N°184 - Après Johannesburg : vers quel développement ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Après Johannesburg : vers quel développement ?

Auteur : Eugen Brand

Partout, des personnes meurtries par l’injustice de la misère nous disent : « Notre espérance est de faire partie de l’avenir, mais nous ne trouvons pas d’endroit où être sûrs que nos efforts, notre courage, nos investissements aboutissent. C’est comme si le train de l’histoire passait et qu’on le regardait passer, du dehors. » La lutte contre la pauvreté est pourtant devenue une priorité formelle de la communauté internationale. La Déclaration adoptée à Copenhague en 1995 était ambitieuse : « Que tous, hommes et femmes, en particulier ceux et celles qui vivent dans la pauvreté, puissent exercer les droits, utiliser les ressources et partager les responsabilités qui leur permettent de vivre une vie satisfaisante et de contribuer au bien-être de leur famille, de leur communauté et de l’humanité. »

La réalisation d’un tel objectif suppose une nouvelle culture, celle du partenariat, du respect mutuel. Nombreuses sont les initiatives où, grâce à l’engagement de personnes et de petites associations, les plus pauvres se trouvent acteurs de développement. Nous devons nous en inspirer. Il y a là comme l’embryon d’une société civile locale solidaire. Le père Joseph Wresinski nous a cependant avertis : « Rester seulement sur le terrain (est) un danger aussi mortel pour les populations en pauvreté extrême que d’être au niveau de la globalité uniquement. » Les plus pauvres, disait-il encore, doivent être présents « là où se prépare l’avenir d’un pays ou d’une communauté internationale. S’ils ne le sont pas au temps des projets, ils ne le seront pas au temps des changements. »

Nos sociétés n’ont hélas pas l’habitude de chercher à comprendre la pensée que des personnes très pauvres et sans diplôme tirent de leur expérience, non seulement pour changer leurs conditions de vie, mais pour contribuer à l’avenir de l’humanité. Une chose est de parler des très pauvres et une autre est que ce soit eux qui parlent. On débat de leur sort avec la préoccupation de l’améliorer, bien sûr, mais en dehors d’eux. Ils ne sont pas acteurs et partenaires sur le terrain de la pensée. Leur souffrance demeure alors de ne pas être reconnus, d’être jugés trop souvent sans intelligence, sans culture.

Comment libérer leurs expériences, leurs savoirs vécus et la pensée qu’ils en tirent ? A quelles conditions la connaissance vécue de la misère peut-elle se croiser avec tous les autres savoirs nécessaires pour bâtir un développement par tous et pour tous ? Il s’agit d’inventer, avec les plus pauvres, de nouveaux chemins : par la rencontre directe, une meilleure connaissance mutuelle de tous les partenaires, une mise en question pour les uns comme pour les autres, jusqu’à trouver un langage commun, un but commun.

Les droits de l’homme doivent nourrir cet effort. Ils ont été reconnus comme indivisibles et interdépendants par la communauté internationale et leur fondement est le respect de l’égale dignité de tous les êtres humains. Considérer que pour les populations vivant dans l’extrême pauvreté les seuls droits à garantir seraient ceux de leur survie et de leurs besoins biologiques élémentaires (la nourriture, l’eau, des vêtements, un abri et des soins de base) c’est renoncer aux ambitions que nous avons pour tous les autres êtres humains.

Il y a urgence à sortir d’un échange inégal entre « développeurs » et « à développer », pour entrer dans un dialogue véritable où chacun, du seul fait qu’il est un être humain, puisse contribuer au développement commun.

(Revue Quart Monde n°184, 2002/4)