Février 2003/1

N°185 - Le combat d’Anne-Marie

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Le combat d’Anne-Marie

Auteur : Eugen Brand

« Madame Dumas s’inquiète pour Caroline qui redouble sa première année d’école. Elle montre son bulletin scolaire. Les remarques sont très négatives. Ce n’est pas avec des remarques comme ça qu’elle va faire quelque chose, dit madame Dumas. C’est une gamine qu’il faut pousser. Si on la décourage, c’est fini. Elle revient souvent en me disant qu’elle s’est battue : parce que les autres disent du mal de toi et de Papa » Il revient à Anne-Marie Toussaint de nous introduire dans cette Revue Quart Monde consacrée aux enfants, à leurs droits, et aux responsabilités qui en découlent pour nous, les adultes, qui, jour après jour, croisons ou non leur regard, captons ou non leurs questions, ressentons ou non leur peine, leur bonheur.

Avec ténacité, avec pugnacité, mais non sans une profonde tendresse, Anne-Marie, jusqu’à ce que la maladie l’emporte, a lutté pour ces enfants et leurs familles qu’elle aimait par-dessus tout. Une conviction forte, ancrée en elle, nourrie du combat de ses parents et renforcée par sa rencontre avec le père Joseph Wresinski, l’habitait : il n’y a pas d’enfant qui ne désire apprendre. Ce désir latent, inouï au sens littéral du terme, n’arrive pas toujours à s’exprimer, ou alors si faiblement, qu’il est rapidement contrarié par le poids des réalités de la vie quotidienne. Il arrive aussi que ce désir d’apprendre soit relativisé - pire, mis en doute - par des préjugés, véhiculés de génération en génération, envers les familles accablées par la misère, des préjugés qui, aujourd’hui encore, rétrécissent gravement l’ambition d’une véritable éducation pour tous.

Anne-Marie voulait que nous soyons tous capteurs, éveilleurs et accompagnateurs de ce désir d’apprendre qui brûle au cœur de chaque enfant, sans exception aucune. Et non pas 50 % des enfants ni même 99 %. Souvent, elle nous disait : laissez les enfants vous prendre la main ! C’est seulement ainsi qu’à travers leur silence, leur violence, leurs larmes, leurs sourires, leur espièglerie vous comprendrez qu’ils ne débordent pas seulement de curiosité et d’espoir, mais qu’ils sont déjà, dans leur regard, par leur intelligence et leur courage d’enfant, cet avenir dont l’humanité a besoin pour rester chemin de liberté, de justice et de fraternité.

Accepter un avenir divisé, qui s’ouvre à certains enfants et qui reste fermé à d’autres, était pour Anne-Marie un mépris envers l’humanité.

Côte à côte avec des parents d’élèves de quartiers oubliés, des enseignants dévoués, des fonctionnaires de l’Education nationale française, Anne-Marie a établi un parti pris pour une seule et unique enfance.

Comment faire pour que d’autres parents puissent - comme ceux de Pierrot dont le témoignage illumine cette revue - s’en aller frapper aux portes de leurs voisins pour leur dire : « ça y est, c’est merveilleux, Pierrot lit ! » ?

C’est possible si beaucoup de jeunes et de moins jeunes se disent : « Moi aussi, comme Anne-Marie, je vais jouer mon propre destin sur la réussite de ceux, dont trop souvent, on entend dire : mission impossible ! »

Pour Anne-Marie Toussaint, face à notre responsabilité de reconnaître, de protéger, de choyer le plus précieux de chaque enfant, seule la résignation était impossible.

(Revue Quart Monde n°185, 2003/1)