Mai 2003/2

N°186 - Echec à la misère

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

« Echec à la misère »

Auteur : Eugen Brand

C’était il y a vingt ans. C’était hier. Le 1er juin 1983, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, là même où quinze ans plus tôt la jeunesse proclamait que tout était possible, qu’on pouvait changer le cours du monde à condition de le vouloir, le père Joseph Wresinski s’est adressé à l’Université , ce temple du savoir et de l’intelligence, pour l’inviter à une alliance inattendue : la rencontre avec le monde de la misère. Il a parlé de ces deux mondes en les décrivant comme « deux univers qui ne peuvent se rencontrer ». Aux portes de l’Université, disait-il, « les vagues du fléau (de la misère) sont obligées de refluer. L’Université est en tout point le contraire de la misère : sécurité et tranquillité de l’esprit, tout entière détournée des anxiétés quotidiennes de l’homme, toute tournée vers la découverte de réalités durables, transcendant le quotidien. L’Université est le havre de la pensée ordonnée, à l’opposé de l’improvisation constante dont est tissée l’existence dans la pauvreté extrême » . Diagnostic dur, tranchant, choquant, injuste diront certains. Difficile à entendre, quoi qu’il en soit ! Diagnostic lucide malgré tout, puisque dans cette revue, en 1991, le philosophe Michel Serres ne dit pas autre chose : alors que « l’idéal né au début du XIX’ siècle voulait garantir la libération par le savoir et l’égalité dans un Etat par une éducation générale et populaire, ( ... ) le savoir, la culture, la science travaillent actuellement à l’inégalité, à la concurrence, à la division et par conséquent fabriquent aussi de la misère » .

C’était hier. Vingt ans déjà, vingt ans seulement. Et voici que des femmes et des hommes, dans et hors l’Université, aiguillonnés par la provocation du père Joseph, ont voulu relever le défi qu’il leur adressait le 1er juin 1983.

Passée la surprise, passées la colère et l’incompréhension, ils ont cherché, non sans tâtonnements, à relever le défi de la réciprocité des savoirs. Par exemple à Angers, Bangkok, Caen, Cusco, Fribourg, Louvain, Namur, Paris, Tours... Car c’est de cela que le père Joseph leur parlait en 1983 : « Le temps, disait-il, est à la réciprocité du savoir, c’est-à-dire à la réciprocité entre tous ceux qui savent et ceux qui ont été exclus. Il s’agit de demander à une population au pied de l’échelle sociale de nous livrer sa pensée et ce qu’elle seule connaît. » Au prix d’innombrables efforts, dont Quart Monde a souvent rendu compte, historiens, sociologues, pédagogues, juristes, philosophes, théologiens et autres ont ouvert des brèches. Dans le programme expérimental Quart Monde/Université , les savoirs universitaires dans leurs diverses disciplines ont été mis en présence et en relation avec les savoirs et les expériences de la grande pauvreté, permettant à leurs représentants respectifs d’apprendre à vivre, à travailler, à penser et à écrire ensemble, et non pas, comme usuellement, les uns sur les autres ou pour eux, à leur place. Cet effort, sans cesse à reprendre, s’étend à tous les champs du savoir. Le défi est le même « quand des voix se rencontrent » dans le cadre d’une chorale parisienne. Elle rassemble, grâce à la compétence et à l’engagement d’un chef de chœur, des personnes vivant dans des situations sociales très difficiles et des jeunes passionnés de chant et d’expression artistique. Du chercheur en sciences sociales au maître de chœur, ils ont tous accepté la logique du renversement, comme le leur demandait le père Joseph à la Sorbonne, c’est-à-dire de se remettre en question et de se faire enseigner par les plus pauvres.

On ne le soulignera jamais assez : sous peine de sombrer dans la démagogie, il ne faut pas laisser croire que cette rencontre est facile, qu’il suffit de l’essayer, de la vouloir. Il faut en réalité pouvoir s’appuyer sur des personnes qui s’engagent et prennent parti pour la participation des plus pauvres, garantie de la participation de tous. Les volontaires du Mouvement ATD Quart Monde, et plus généralement tous ceux qui ont délibérément et en connaissance de cause lié leur sort avec les plus pauvres, ont souscrit à une telle option, tout simplement parce qu’ils sont (et nous sommes tous !) de la même humanité. Ils permettent la rencontre de deux univers qui étaient condamnés à ne jamais se rencontrer. Ils attendent, dispersés dans de toutes petites équipes sur divers continents, que d’autres les rejoignent et acceptent à leur tour de s’enfouir en terre de misère pour resurgir, avec les plus pauvres, dans un lieu qui par définition devrait être le leur : l’ « Universitas ».

(Revue Quart Monde n°186, 2003/2)