Août 2003/3

N°187 - L’actualité : quand les pauvres y entrent et en sortent

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

L’actualité : quand les pauvres y entrent et en sortent

Auteur : Eugen Brand

Rappelez-vous : en septembre 2000, aux Nations unies, le sommet du Millénaire. Puis, quelques mois plus tard, à Lisbonne, en avril 2001, le sommet de chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne. L’un et l’autre mettaient au rang de leurs priorités absolues la lutte contre l’extrême pauvreté et l’exclusion sociale.

Du chef de l’Etat aux membres du gouvernement, les autorités françaises s’étaient fortement mobilisées, à l’ONU comme au sein de l’Union européenne, en faveur de cet engagement. Elles s’appuyaient, légitimement, sur la loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions adoptée en juillet 1998, après onze années d’efforts tenaces, souvent contrariés, pour donner une suite concrète à l’ambitieux programme défini dès février 1987 par le Conseil économique et social, avec le rapport Grande pauvreté et précarité économique sociale de Joseph Wresinski.

La lutte contre la pauvreté, contre la misère, allait-elle enfin prendre place au centre de l’actualité politique, quittant les pages des faits divers où elle fait, depuis toujours, des apparitions sporadiques alimentant notre émotion, notre culpabilité parfois, en même temps qu’un inavouable sentiment de résignation ?

Mais une actualité en chassant toujours une autre, la mobilisation pour un monde sans misère, semble avoir disparu de nos écrans et de nos journaux. Les actualités d’aujourd’hui, ce sont les guerres, le terrorisme, la sécurité, les bouleversements climatiques, l’élargissement de l’Union européenne, l’avenir de nos systèmes de protection sociale, la crise démographique de l’Occident, l’immigration clandestine, le réveil des fondamentalismes religieux, le clonage et les manipulations génétiques, les OGM, la société de l’information, etc.

Certes, ces problématiques, et beaucoup d’autres encore, sont réelles. Certaines d’entre elles sont dramatiquement urgentes et toutes doivent être prises considération avec le soin qui convient.

Cependant, pourquoi faudrait-il que l’apparition de ces questions dont les enjeux nous apparaissent souvent avec retard, chasse de l’ordre du jour celle de l’extrême pauvreté ?

Pourquoi donc nous résignerions-nous à cette fatalité qui voudrait que les plus pauvres ne fassent actualité que lorsque les autres - quels qu’ils soient - ne la font pas, et qu’ils en soient chassés dès que d’autres, plus nombreux, plus visibles, plus organisés, font la une de tous les médias ?

Imaginons un peu l’espace, et, je le crois, l’espérance, qui s’ouvriraient à nous si nous osions traiter de la sécurité, de la paix, du climat, de la protection sociale, des retraites, de l’école et de tous les autres sujets qui nous préoccupent légitimement, en cherchant, sur chacun d’eux, l’éclairage de celles et ceux qui, du fait de leurs conditions économiques et sociales, vivent l’absence de vraies réponses à ces questions dans la plus grande souffrance ? Les plus délaissés, les plus « fatigués » comme disent les Africains, subissent l’insécurité quotidienne et la violence de la guerre. Ils sont les premières victimes des dérèglements climatiques et de la pollution. Ils supportent jusque dans leur chair les conséquences des trafics médicaux (vente de sang et d’organes) et souvent celles de la démographie (abandons et adoptions forcés d’enfants). Ils demeurent sans protection sociale, meurent avant l’âge de la retraite, connaissent l’échec scolaire et celui de leurs enfants... Que n’apprendrions-nous pas, chemin faisant, sur les conditions d’une vraie paix, d’une vraie sécurité, d’une vraie solidarité, d’une école vraiment pour tous ?

En ces journées où l’inquiétude règne dans les esprits, et alors que nous ne savons pas de quoi la rentrée sociale de septembre sera faite, un autre événement, en France, pourtant crucial pour tous les pauvres du monde et tous ceux engagés à leurs côtés, est passé sous silence : l’adoption par le Conseil économique et social (CES), le 18 juin 2003, d’un avis intitulé L’accès de tous aux droits de tous par la mobilisation de tous , avis adopté sur la base du rapport présenté par Didier Robert, successeur au CES de Joseph Wresinski et de Geneviève de Gaulle Anthonioz. Adopté à la quasi-unanimité, cet avis renforce et élargit un chemin pour tous ceux qui, bien loin de vouloir mettre en place une politique spécifique « pour les pauvres », veulent au contraire affronter les défis auxquels nos sociétés sont soumises en prenant comme références les groupes, familles et personnes les plus exclus. Trop nombreux sont ceux qui en France même risquent d’ignorer jusqu’à l’existence de ce texte. Il nous appartient de faire de cet avis, et de l’unité qui s’est créée autour de lui entre des partenaires très divisés par ailleurs, les « marques de départ » de la rentrée, et que nous puissions ainsi nous retrouver dans une commune actualité. La prochaine Journée du refus de la misère, le 17 octobre, peut en être l’occasion.

( Revue Quart Monde187, 2003/3)