Novembre 2003/4

N°188 - Lorsque quatre enfants réveillent nos consciences

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Lorsque quatre enfants réveillent nos consciences

Auteur : Eugen Brand

Le 9 septembre, les médias français nous informaient d’un drame survenu dans le nord de la France : deux petites filles de trois et cinq ans ont passé une semaine, seules, près du corps de leur mère décédée, avant que quelqu’un n’intervienne. Le journal régional expliquait que cette famille « habitait dans une fermette un peu délabrée... au bout d’un long chemin de terre, caillouteux... Les voisins sont à plus de deux kilomètres... La mère et ses deux enfants vivaient modestement et discrètement, dans une certaine autarcie. »

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas, dans mon esprit, de faire un procès à qui que ce soit. Il est trop facile, trop commode, quand de tels drames se produisent de désigner du doigt les travailleurs sociaux sur qui nous nous sommes collectivement déchargés, en nous en lavant les mains, de la gestion de la misère humaine. Trop facile aussi d’accuser l’école. Travailleurs sociaux et enseignants exercent leurs responsabilités dans un contexte de plus en plus difficile où nous attendons d’eux un engagement que nous refusons de prendre nous-mêmes.

N’aurions-nous pas réagi de la même façon si nous avions été confrontés à cette situation ? N’aurions-nous pas dit, nous aussi : « Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Cette maman a toujours pris de la liberté avec les horaires, le calendrier. Déjà, l’an dernier, ces enfants ne sont rentrés en classe qu’au bout de dix jours. Ces gens-là, vous savez, ils sont comme cela... ».

Ne nous serions-nous pas, nous aussi, habitués aux traits de la misère, au point de ne plus voir les personnes qui en souffrent ? Nous ne pouvons pas ne pas nous poser la question.

Deux autres enfants, nous l’avons appris le 17 octobre 2003 Journée mondiale du refus de la misère, sont morts dans les bras de leur maman, au large de la Lybie et de l’Italie. Avec ses trois enfants, la maman fuyait la Somalie, à bord d’une embarcation précaire, surchargée, qui a erré en mer pendant des jours. Des dizaines de passagers sont morts dont ces deux enfants à qui leur mère n’a pu offrir pour sépulture que la froideur de la mer. Au large de l’Italie, de l’Espagne, du Maroc, de la Lybie, ils sont des milliers, chaque jour, à s’embarquer ainsi, à prix d’or, pour fuir la faim, la violence, la misère quotidienne. En quoi ces drames éveillent-ils notre refus ? Nous poussent-ils à nous interroger sur le déséquilibre des échanges économiques et sociaux entre l’Occident et le reste du monde ? Font-ils autre chose qu’alimenter la peur, et la vaine illusion qu’en blindant les frontières, en multipliant les patrouilles maritimes, fussent-elles drapées des couleurs européennes, nous pourrions venir à bout de cet exode ?

Ces quatre enfants, de France et de Somalie, viennent réveiller nos consciences. Le 20 novembre, quand nous célébrerons l’anniversaire de la Convention internationale des droits de l’enfant, ils nous inviteront à la modestie et à l’engagement. La modestie parce que malgré tous les efforts accomplis, malgré nos déclarations, nos conventions, leurs instances de contrôle, des enfants continuent à être « tordus par les douleurs de la faim, n’ayant plus de sourire » . L’engagement, parce que depuis le plus profond de leur vie, les enfants, les jeunes, les pères et mères confrontés à l’injustice de la misère aujourd’hui savent et peuvent nous dire la faiblesse d’une démocratie imposée par des rapports de force, au lieu d’être le fruit d’une recherche nous ouvrant à une connaissance commune, à un partage équitable de nos ressources économiques et à une vie ensemble.

En ce monde assailli de violence qui touche chacun, nous renouvelons aujourd’hui l’engagement de consolider notre espérance en cultivant jour après jour la fraternité, au cœur de nos communautés, à l’école de ceux qui cherchent quotidiennement le courage pour vaincre la violence, la faim et l’ignorance et qui nous appellent à vivre autrement ensemble.

(Revue Quart Monde n°188, 2003/4)