Février 2004/1

N°189 - La fraternité, levier d’une société plus libre et plus égalitaire

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

La fraternité, levier d’une société plus libre et plus égalitaire

Auteur : Eugen Brand

En décembre dernier, lors du sommet européen de Bruxelles, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne n’ont pu trouver un accord sur le projet de Constitution qui leur était soumis à l’issue des travaux de la Convention européenne . Cet échec peut être salutaire. Quoi qu’il advienne, l’élargissement ou de manière plus appropriée la réunification, fut-elle encore partielle, de l’Europe interviendra le 1er mai prochain. Un mois plus tard, les citoyens des vingt-cinq Etats membres de l’Union éliront leurs représentants au Parlement européen. Vaille que vaille, les traités existants permettront à l’Union de fonctionner, laborieusement peut-être, mais pas au point d’en compromettre l’avenir et l’existence. Il faudra bien cependant, tôt ou tard, revenir à la Constitution. Loi fondamentale d’un Etat ou d’une fédération d’Etats, une constitution, outre qu’elle règle le fonctionnement des institutions démocratiques, est l’occasion pour ceux qui l’adoptent et s’y réfèrent ensuite, d’afficher haut et clair les valeurs fondamentales sur lesquelles repose le pacte qu’ils ont conclu en l’adoptant. « Zo kwe zo », « Tout homme est un homme », proclame la Constitution de la République centrafricaine. La Constitution italienne déclare que la république est fondée sur le droit de tous au travail, et qu’elle répudie la guerre comme moyen de règlement des conflits entre les Etats. Celle de mon pays, la Suisse, affirme que « la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres ». Et à l’heure de leur reconstruction, tant l’Afghanistan que l’Irak sentent désespérément le besoin impérieux de se doter d’une loi fondamentale claire. Toute Constitution est en quelque sorte l’esquisse d’un véritable projet de civilisation. Voilà l’idéal que nous voulons vivre, et vers la réalisation duquel nous voulons progresser sans cesse, en nous corrigeant à travers l’expérience de notre vivre ensemble.

L’échec du sommet de Bruxelles nous offre donc l’occasion de nous mobiliser pour que le moment venu, l’Union européenne puisse adopter une Constitution qui affiche les valeurs sur lesquelles elle entend reposer. L’histoire politique moderne démontre que les gouvernements, souvent prisonniers du court terme, des prochaines élections, de leur propre survie, ne sont guère audacieux en la matière. Ce sont les opinions, ce qu’on appelle aujourd’hui la société civile, qui sont les mieux à même d’exprimer ce que pensent, ce que vivent, ce que désirent les citoyens de l’Union européenne comme d’ailleurs « les peuples ( et non les Etats) des Nations unies ».

C’est parce qu’il croit à cette dynamique que notre Mouvement ATD Quart Monde donne rendez-vous, en ce début février 2004, à Varsovie, en Pologne, à plusieurs centaines de personnes vivant elles-mêmes dans la grande pauvreté et y résistant au jour le jour avec leurs amis, pour un dialogue avec des membres de divers gouvernements, des parlementaires, des représentants des syndicats, des Eglises, de l’Université, des Ong. Ensemble, ils diront que nous voulons une Europe qui se bâtisse sur la volonté ferme de ne laisser personne sur le bord du chemin, de mettre au centre de ses préoccupations ceux qui en ont toujours été les plus éloignés.

Je repense en cette circonstance aux ultimes pages du Livre blanc sur le sous-prolétariat en France, que le père Joseph Wresinski et les équipes d’ATD Quart Monde avaient publié en 1977. Permettez-moi de vous en citer quelques extraits. Sous le titre « Liberté, égalité, fraternité : projet d’une société en état de recherche », voici ce que nous pouvions lire pages 36 et 37 : « Seul, le sous-prolétariat nous oblige à réviser sérieusement nos combats pour plus de liberté et plus d’égalité. (...) Liberté et égalité ne représentent pas la quadrature du cercle(...). Une clé au problème nous avait été proposée, voici deux siècles, sous le terme de fraternité. On n’en parle pas souvent, à croire qu’il ne s’agirait pas d’une notion politique au même titre que les autres. Or, la fraternité, en termes politiques, n’est-ce pas un certain regroupement des soucis et des intérêts autour du frère le plus vulnérable ? »

Et de conclure, quelques lignes plus loin : « La fraternité, c’est au sens le plus strict du terme, la fermeture du cercle dont nous cherchions la quadrature. Mais ni les sciences ni les hommes politiques ne semblent encore avoir considéré la notion « Liberté, égalité, fraternité » comme un tout intelligible, plutôt que comme un simple inventaires d’idéaux. Leur conciliation, dans un projet de société, cède le pas, depuis deux siècles à une sorte de jonglerie politique à trois balles : on en perd deux la plupart du temps. Il est vrai que pour tenir les trois, il faut un long exercice. Tout au moins pourrions-nous pousser plus loin notre recherche des règles du jeu ? »

Quand ici ou ailleurs, en France, en Europe et partout dans le monde, des familles entières sont priées de « débarrasser le plancher », sont « déguerpies », ici au nom du respect du droit à la propriété privée, là au nom d’une vision presque hygiéniste du développement qui veut que les métropoles, en particulier les capitales, soient « propres » ; quand au nom de ces principes, des bulldozers détruisent les baraques en planches, avant d’y mettre le feu, sans aucun souci des biens de leurs occupants, on peut légitimement se demander si la fraternité dont nous parlons a encore un sens pour nous. Nous croyons, nous, car les plus pauvres nous l’ont appris, qu’elle est le levier indispensable du projet de société qui est le nôtre.

La fraternité, réconciliant la liberté et l’égalité, est le cœur des valeurs les plus originales de l’Europe. N’est-ce pas cela qu’elle doit inscrire dans sa Constitution et apporter à la nécessaire réforme de l’Organisation des Nations unies ? Que cette année 2004 soit pour nous l’occasion de le redécouvrir dans le contexte de notre temps et de le partager autour de nous.

(Revue Quart Monde n°189, 2004/1)