Mai 2004/2

N°190 - Il n’est de démocratie qui ne soit la démocratie de tous

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Il n’est de démocratie qui ne soit la démocratie de tous

Auteur : Eugen Brand

« La lutte contre l’exclusion passe d’abord et avant tout par la reconquête des droits fondamentaux de l’individu, non seulement dans les textes mais plus encore dans le cœur et dans l’esprit de tous les hommes de bonne volonté. Nous avons, avec vous, à vos côtés, construit cet engagement. Nous l’avons ensuite fait approuver et accompagner par l’immense majorité de la société. Il nous reste à transformer la volonté d’agir en action pour gagner la guerre qu’ensemble nous avons décidé de livrer contre toutes les formes d’exclusion. Nous la gagnerons ensemble ». Tels furent les propos de Monsieur Jacques Dermagne, Président du Conseil Economique et Social français, le 17 octobre 2003, sur le Parvis des libertés et des droits de l’homme au Trocadéro à Paris. Il faisait ainsi publiquement état du nouvel engagement du Conseil Economique et Social au travers du rapport « L’accès de tous aux droits de tous par la mobilisation de tous », largement évoqué dans ce numéro de la revue Quart Monde. Un rapport, toujours selon les termes du Président Dermagne, « voté pratiquement à l’unanimité, tant par les salariés que par les entrepreneurs, tant par les paysans que par le monde associatif »

La grande avancée de ce travail a été que les organisations membres du CES, lesquelles ont vocation à s’adresser à l’ensemble de la population, ont émis un vote de soutien aux propositions ainsi faites au Gouvernement, mais surtout un vote qui les engagent elles-mêmes à contribuer à la participation de tous à la vie économique, culturelle et sociale. Cela représente pour les plus démunis, l’espoir d’être pris en compte par les mêmes organisations professionnelles, mutualistes et associatives que l’ensemble des citoyens du pays. Cela représente pour ces organisations l’acceptation de remettre en question un certain nombre de leurs pratiques mais en s’appuyant sur des initiatives déjà mises en œuvre par certains de leurs membres et également évoquées dans ce numéro.

Est-il possible de dire ce qui a permis cette avancée ? Au moins peut-on suggérer quelques pistes d’explication à la lecture du chemin parcouru par la troisième assemblée de la République française. Lorsque, voici 25 ans, le père Joseph Wresinski obtenait d’être nommé membre du Conseil économique et social, son premier objectif était d’y introduire un nouveau partenaire. Il a donc fallu tout d’abord en prouver l’existence. Ce fût alors la découverte qu’un des pays les plus riches du monde était dans l’incapacité, fût-ce de façon approximative, de connaître la vie et la pensée de plusieurs millions de personnes au plus bas de l’échelle sociale. Il a fallu ensuite, de mille manières, faire entendre et donner la parole à cette population dont les conditions de vie représentaient une violation des Droits de l’Homme. Les travaux de Geneviève Anthonioz de Gaulle dans cette même instance y ont également profondément contribué.

Tout ce lent et difficile travail, rendu possible grâce à une institution ouverte au rapprochement des points de vue, au nom de l’intérêt général, a permis de changer les fondements classiques des propositions politiques adressées au Gouvernement. Au lieu de concevoir celles-ci à partir de problèmes ou de catégories administratives « à risques », il est devenu possible de formuler des propositions à partir de l’expérience et des projets de personnes et de familles. Et même si de difficiles questions, voire même des oppositions ont surgi, les fondements de ces propositions, enracinées dans un vécu, sont progressivement devenus indiscutables. Comment discuter, par exemple, selon les termes mêmes du rapport du CES, la volonté de « donner priorité au maintien de l’enfant dans sa famille et de passer d’une logique de substitution aux parents à une logique de valorisation de leurs compétences » ; l’obligation, « lorsqu’une situation se révèle grave », d’ouvrir des droits dans « une logique de confiance et non de défiance » ; le refus du maintien de dispositifs qui empêchent que « toute heure travaillée apporte un supplément de revenu » ?

Ce sont de telles propositions d’accès aux droits fondamentaux fondés sur des principes de justice et de fraternité qui ont suscité la volonté d’agir des employeurs, des syndicats, des mutuelles, des coopératives et de toute la société civile représentée au CES. Le défi qui est devant nous, aujourd’hui et demain, est que ce chemin se concrétise, qu’il inspire de nouvelles initiatives, qu’il rejoigne et se lie, comme en réseau, avec tant d’autres initiatives prises dans d’autres pays d’Europe, dans d’autres continents, en Haïti, en Bolivie, en Chine et ailleurs, et que s’ouvre ainsi une ère de coopération dans un effort commun pour vaincre la misère.

Toutes les institutions dans le monde qui expérimentent sincèrement le dialogue avec les citoyens et les organisations qui les représentent, s’efforçant ainsi d’être des précurseurs face aux mutations qui traversent et bousculent nos sociétés, sont certainement des lieux où la voix des plus pauvres peut et doit être entendue. Nous savons maintenant que si tel est le cas, il deviendra possible de refonder les bases de la réflexion et donc, ensuite, le contenu des politiques et des pratiques. Les Conseils économiques et sociaux, qui se créent actuellement dans de nombreux pays, sont certainement de tels lieux d’exercice d’une démocratie qui ne laissera personne de côté.

A l’heure où, un peu partout dans le monde, les peuples, à l’occasion de tel ou tel scrutin, ou en des circonstances plus dramatiques, affirment leur volonté d’être pris au sérieux, de compter vraiment, de ne pas être considérés comme des « gens de rien » sagement guidés par des experts qui auraient, eux, les clés de l’avenir, la participation ou le partenariat, des mots répétés si souvent qu’ils finissent par se vider de leur sens, peuvent le recouvrir. Cela ne dépend que de notre volonté de faire place, autour de la table de la démocratie, à ceux et celles qui, jusqu’ici, n’en ont reçus que les miettes. « Le temps presse ! Il est de temps de comprendre qu’il n’est de fête qui ne soit la fête de tous », écrivait le Père Joseph Wresinski dans les années 70. Le temps presse, aujourd’hui encore.

(Revue Quart Monde n°190, 2004/2)