Août 2004/3

N°191 - Je reviens d’Haïti

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Je reviens d’Haïti

Auteur : Eugen Brand

Je reviens d’Haïti, mais Haïti ne me quitte pas. Pendant quelques jours, quelques semaines au mieux, ce pays avait fait la une de nos actualités. Une fois la crise dénouée, le pays a replongé dans l’oubli, comme si tout était rapidement rentré dans l’ordre. Sur place, en visitant les quartiers de la capitale, j’observais, avec les habitants, le déploiement des Casques bleus. Dans les yeux et sur les lèvres des habitants, je lisais deux sentiments contradictoires. Celui d’un soulagement : « Enfin, ils sont là ! », doublé d’une crainte : « Vont-ils faire comme la dernière fois et nous abandonner trop tôt, avant que la situation ne soit vraiment stabilisée ? » Et puis un autre sentiment, d’humiliation celui-là : la présence de cette force internationale, bien intentionnée certes, est malgré tout une forme d’occupation et un constat d’échec de l’effort entrepris, après les années Duvalier et le régime militaire, pour établir une vraie démocratie.

Dépassées face aux besoins vitaux qui assaillent la population, les agences des Nations Unies et les agences gouvernementales se tournent vers des ONG. Alors que celles-ci sont investies dans des actions et des objectifs à long terme, il leur est demandé de présenter au pied levé des projets d’urgence s’inscrivant dans les lieux, dans les régions et dans les domaines d’activité considérés comme prioritaires par les bailleurs de fonds qui débarquent avec leur regard étranger au pays. Une de nos amies, engagée depuis trente deux ans dans l’éducation, cherche en vain à se faire entendre : « L’urgence, en Haïti, c’est la petite enfance ! »

Je reviens d’Haïti avec au fond de moi les visages de femmes et d’hommes. Alors qu’ils auraient eu maintes fois l’occasion de quitter leur île pour aller faire carrière sous d’autres cieux, certains ont choisi de refuser l’exode et la fuite des cerveaux qui, en une lente hémorragie, font qu’un pays se meurt. Ils m’ont dit : « J’ai décidé de rester ! ». Médecins, entrepreneurs, artistes, fonctionnaires de l’Etat… malgré les difficultés, malgré l’échec des projets qu’ils avaient engagés, ils ne veulent pas laisser leur peuple s’abîmer dans le désespoir. Ils sont convaincus que tout peut recommencer demain.

Je reviens d’Haïti avec en moi l’engagement de jeunes, d’hommes et de femmes, ayant eux-mêmes connu ou connaissant encore la grande pauvreté. Ils croient toujours en la jeunesse de leur pays. Les jeunes des quartiers les plus pauvres se sont mobilisés, voulant offrir leur rage de vie et d’avenir. Mais la générosité des jeunes a été sacrifiée sur l’autel où on leur a distillé la haine entre pauvres et riches. Pris aujourd’hui dans le cercle infernal de la violence, du vol, de la drogue, ils sont considérés comme des parias, et peu nombreux sont les personnes et les organismes qui comptent sur eux pour construire l’avenir du pays.

Je pense aussi à cette maman qui, devant sa maison, accueille une pré-école. Il y a quelques semaines, elle a été agressée : certains la soupçonnaient d’avoir tiré profit de cette situation. Malgré cette agression, malgré la peur, elle continue car elle connaît l’espoir qui anime les habitants du quartier.

Je reviens d’Haïti, saisi par le déchirement de tout un peuple, exprimé ainsi par un évêque à Port-au-Prince : « Depuis 200 ans, mon pays poursuit un rêve, celui d’une communauté où tous auraient leur place, et depuis 200 ans, nous n’y parvenons pas, malgré le fait qu’à plusieurs reprises le pays a conquis la liberté de le faire. Se lier à Haïti », me dira-t-il, « c’est accepter d’assumer ce double héritage, et continuer à croire en ce peuple, envers et contre toutes les apparences ». Je comprends alors où se situe l’étonnante rencontre et l’identification du peuple haïtien avec le père Joseph Wresinski. Je repense à ce que celui-ci écrivait, en janvier 1969, évoquant le peuple des cités d’urgence de la région parisienne : « Espoir – désespoir ; soulagement – surcharge ; réussite – difficulté ; espérance – déception… Revenir sans cesse sur ses illusions, revenir sans cesse sur ses déceptions, c’est cela lutter contre la misère… Etre sûr que le miracle se produira, qu’aux jours de tension, de colère et de violence succèderont les jours de compréhension, d’échange et d’affection. Etre certain, parce qu’ils sont des hommes, qu’ils réaliseront leur humanité ».

Je reviens d’Haïti, mais en réalité, il n’est pas possible d’en revenir. La seule chose qu’on puisse faire, quand on a connu ce peuple, son courage, sa joie et sa volonté de se réunir envers et contre tout, c’est de rester à ses côtés. Au moment où les trente quatre pays qui constituent la Zone de libre échange des Amériques ont choisi de laisser Haïti sur le côté, parce que le pays est, selon leurs valeurs et leurs critères, décidément trop pauvre, nous choisissons de rester avec nos amis Madeleine, Billy, Merita, Nerline, Jacques et tous les autres. Ils sont une source vive pour l’humanité tout entière.

(Revue Quart Monde n°191, 2004/3)