Février 2005/1

N°193 - La famille, encore et toujours

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

La famille, encore et toujours

(voir note en bas de la page)

Auteur : Eugen Brand

« Pour vous occuper de vos enfants, pour les tenir propres et polis, il faut beaucoup de courage, surtout si vous êtes une famille sans domicile fixe. Vous devez marcher dans les rues jour et nuit. Vous n’êtes plus considéré comme un être humain. Personne ne veut vous connaître. Parfois, nous plions sous le poids du fardeau de la misère. Mais comme le roseau, nous nous forçons à nous redresser. Toute cette souffrance est cachée comme si elle n’était jamais arrivée. Cela doit être dit, cela doit changer. »

Ces mots d’une mère de famille irlandaise pourraient être prononcés par tant d’autres parents... La mère de Joseph Wresinski aurait usé des mêmes mots. Submergée par la grande pauvreté, elle a appris à ses enfants que l’essentiel était de maintenir l’unité de leur propre famille, même si l’insécurité dans laquelle ils vivaient rendait ce souhait irréalisable. Les volontaires du Mouvement ATD Quart Monde ont découvert cette même aspiration des plus pauvres à vivre en famille où qu’ils soient dans le monde Mais cette aspiration est-elle vraiment reconnue :
— aux mères épuisées par trop d’efforts, criant sur tout le monde ou s’enfermant dans le silence car elles ne se sentent jamais entendues, ni respectées, ni prises en compte dans la vie de leur quartier ?
— aux pères qui quittent leur foyer, cherchant désespérément du travail et qui, les mains vides face à leurs enfants, n’osent revenir à la maison ?
— aux enfants et aux jeunes dont la violence éclate dans la rue et qui pleurent intérieurement, car ils sont sans nouvelles de leur famille ? Plus les familles sont pauvres, condamnées à survivre au jour le jour, plus les soutiens de l’extérieur à leur égard se réduisent à une aide d’urgence, limitée dans le temps, bien loin d’une politique familiale globale ouvrant des perspectives d’avenir. En collaboration avec les Nations unies, ATD Quart Monde a réalisé une étude : “ Quand la pauvreté sépare parents et enfants : un défi pour les droits de l’homme ” (préfacée par les Nations unies et l’Unicef, éd. Quart Monde, 2004), s’appuyant sur la réalité de vie de familles très pauvres dans six pays (Grande-Bretagne, USA, Philippines, Sénégal, Haïti, Guatemala). Ce travail met en lumière comment, dans chacun des six pays, la pauvreté, lorsqu’elle devient trop grande, finit par séparer enfants et parents, sous des formes diverses : orphelinat, adoption, travail domestique, départ vers les rues des grandes villes, placement judiciaire dans les pays du Nord. La séparation des enfants et des parents à cause de la misère est depuis des siècles, et reste encore aujourd’hui, la plus grande souffrance des familles très pauvres dans tous les pays du monde. Tant que nous ne ferons pas nôtre cette souffrance, nous n’obtiendrons pas leur confiance. L’étude met aussi en évidence les forces immenses, dont nous ne soupçonnons parfois même pas l’existence, que les plus pauvres investissent dans ce combat pour préserver l’unité familiale et donner un avenir meilleur à leurs enfants. Préfaçant cette étude, M. Nitin Desai, ancien sous-secrétaire général du Département des Affaires économiques et sociales des Nations unies affirme : « La volonté des parents et des enfants en situation d’extrême pauvreté de vivre ensemble est si forte ! Qu’arriverait-il si nous osions placer cette aspiration au cœur de nos politiques de lutte contre la pauvreté ? Le faire nous permettra de créer des liens entre les différentes politiques menées aux niveaux locaux, nationaux et internationaux, qui sont parfois si difficiles à harmoniser. Le faire nous permettra de trouver une cohérence entre les politiques économiques et les politiques des droits de l’homme, entre les politiques de l’emploi et de l’accès à la culture. »

Pour inspirer et orienter efficacement les politiques de lutte contre la pauvreté, nous avons besoin d’une nouvelle connaissance globale :
— Une connaissance qui tienne compte de la réalité de l’extrême pauvreté au Sud comme au Nord, à l’Est comme à l’Ouest. Les pays riches n’ont pas réussi à éradiquer l’extrême pauvreté à l’intérieur de leurs frontières et doivent se montrer plus humbles. Il leur faut admettre cet échec et le considérer comme une offense à la dignité humaine, afin de chercher les moyens de bâtir avec les pays en développement un véritable partenariat.
— Une connaissance qui allie, de façon rigoureuse, respectueuse et durable, les savoirs spécifiques de tous les acteurs concernés : le savoir acquis par l’expérience de ceux qui vivent dans l’extrême pauvreté, le savoir des acteurs de terrain et enfin le savoir académique des universitaires. Cette fécondation mutuelle des différents savoirs et engagements permettra une meilleure compréhension de l’extrême pauvreté, dont naîtra une politique globale, plus urgente encore dans le contexte de la mondialisation.

Le Premier ministre de Chine, M. Wen Jiabao, a parlé avec force de la nécessité d’une telle politique : « Réduire et éliminer la pauvreté n’est pas une question à aborder au plan économique seulement ; elle comporte une dimension politique. Il ne s’agit pas simplement d’une tâche urgente que doivent affronter certains gouvernements. Il s’agit d’une responsabilité que la communauté internationale dans son ensemble doit porter globalement. »

Les familles les plus pauvres, accrochées à un bout de trottoir, entassées dans des quartiers abandonnés, isolées dans des campagnes oubliées, nous interpellent : « Sachez que notre soif de contribuer au bien-être de notre pays est aussi vive que la faim qui nous assaille ». Face à une telle attente, ramener les objectifs du Millénaire à la seule « réduction de moitié » de la pauvreté d’ici 2015 est éthiquement indéfendable. Aucune société ne peut ainsi se priver de l’intelligence, du courage, du cœur et de l’espoir de tant de familles ! Elles nous invitent à oser vivre autrement ensemble et à apprendre à partager l’avenir de tous d’une manière équitable entre tous.
— (1) Extraits d’un discours prononcé à l’occasion du Sommet mondial sur la Famille qui s’est tenu à Sanya, Province de Hainan, Chine, du 6 au 9 décembre 2004, dix ans après l’Année internationale de la Famille.

(Revue Quart Monde n°193, 2005/1)