Février 2006/1

N°197 - Que faisons-nous de l’attente des pauvres ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Que faisons-nous de l’attente des pauvres ?

Auteur : Eugen Brand

« Je me mis en route très tôt, ce jour-là, pour me joindre à la queue des pauvres gens, avant trois heures de l’après-midi. On ne laissait pas « entrer » avant six heures, mais à cette heure précoce de la journée, j’étais le numéro 20, et le bruit courait qu’on ne pourrait accepter que vingt-deux personnes. Vers quatre heures, nous étions trente-quatre, et les dix derniers arrivés se raccrochaient à l’espoir insensé d’entrer par on ne sait trop quel miracle »1 En 1902, Jack London décrit ainsi un des traits les plus constants de la vie des pauvres : l’attente.

Attendre un secours, un hébergement, des soins, un autre lendemain. Faire preuve de patience, c’est à dire souffrir d’attendre. Que l’interlocuteur soit disponible, le guichet ouvert, la commission d’attribution réunie, les arrêtés d’application de la loi pris, les budgets libérés... Qui dira la résistance et le courage qu’il faut pour revenir à la charge, encore et toujours ?

Une attente qui ronge, qui use. Qui tue aussi : ainsi, en Thaïlande, Ko, 6 ans, est mort noyé, alors que sa maman patientait dans une file d’attente, dans l’espoir d’obtenir une aide. Ko est mort, et je m’interroge : que faisons-nous de l’attente des pauvres ?

Attendre, dans la vie d’un homme ou d’une femme, est chose normale quand elle ne détruit pas mais au contraire transforme et bâtit. L’attente qui sépare le temps des semailles de celui de la moisson rythme depuis des siècles la vie de nos campagnes. L’apprenti, l’étudiant, l’écrivain, le peintre, l’artisan, le sportif, tous attendent, se préparent, s’entraînent, s’essayent. Et quoi de plus beau, en dépit de toutes les angoisses que cela peut susciter, que l’attente, neuf mois durant, d’un enfant ?

Les plus pauvres attendent eux aussi la fin de l’hiver, mais dans quel état en sortiront-ils ? La fin de l’été et de ces deux mois pendant lesquels en famille ils ont rêvé de vrais temps de repos car soixante dix ans après la création des congés payés, ils ne partent toujours pas en vacances : dans quel état d’esprit leurs enfants retourneront-ils à l’école ? La fin du chômage, mais dans quel état ce chômage les aura-t-il laissés, eux qui n’ont bénéficié d’aucun recyclage, se sont trouvés à l’écart de la vie culturelle, de la vie associative, de la vie civique et sociale ? Pourquoi attendre est-il espérance pour les uns, usure pour les autres ? Que faisons-nous de l’attente des pauvres ?

Sophie, volontaire malgache engagée en République Centrafricaine, me disait, lors d’une récente visite sur place, : que pourrions-nous faire, me disait-elle, pour que les temps d’attente des mères chargées d’enfants dans les files du centre nutritionnel deviennent des temps pleins, des temps forts, où les enfants puissent exprimer et communiquer leur soif de s’accrocher à la vie, par le jeu, le chant, la parole ? Des temps où les mères partagent leurs expériences, leurs inquiétudes, leurs savoir-faire, leurs conseils ?

Dans l’avion me ramenant à Paris, je lisais l’interview du président d’une grande banque française. Interrogé sur les récentes violences urbaines en France, il évoquait l’ « intolérable concentration d’absence d’espérance » qui régnait dans les banlieues, parlant de « familles qui en sont à la deuxième ou à la troisième génération de chômeurs ».

Comment ne pas être d’accord jusque-là ? Mais l’interview continue en évoquant la cause de tout cela : « Des taux de croissance trop faibles qui génèrent des taux de chômage trop élevés. Le déficit de croissance produit des situations insupportables ». Equation imparable ? Je ne le pense pas. S’il suffisait d’attendre quelques points de croissance de plus pour redonner un emploi à des personnes issues de familles « qui en sont à la deuxième ou à la troisième génération de chômeurs », pourquoi n’y sommes-nous pas parvenus lorsque la croissance était là ?

Des jeunes aujourd’hui, partout dans le monde, sont témoins de toutes les personnes qui ont trop attendu et qui se sont usées à attendre. Ils ne peuvent croire qu’en un avenir où le présent change du tout au tout.

Il faut que déjà leur temps d’attente devienne rencontre. Seul un investissement culturel, spirituel, économique et social massif au cœur des populations les plus éloignées de l’emploi peut leur assurer le droit à un emploi décent lorsque l’embellie économique surviendra. Sinon, laissés en friches pendant le temps du chômage, leurs corps et leurs esprits lassés d’attendre verront le TGV de la croissance passer devant eux, sans s’arrêter.

Le père Joseph Wresinski, dans un texte visionnaire, ne disait pas autre chose lorsqu’il nous invitait à renouveler de fond en comble nos ambitions quant au travail et à toute activité humaine : « Lutter pour que chacun ait du travail de valeur et puisse avoir l’honneur d’être considéré comme un travailleur de rang est un combat essentiel. Mais pour réussir ce combat de fond, il faut en même temps lutter avec opiniâtreté pour que le temps parfois temporairement inévitable du chômage soit ce temps sabbatique de l’avancée humaine et culturelle. Le temps de la formation la plus vaste, y compris celle à la participation syndicale, politique et religieuse et à la création artistique »2.

(Revue Quart Monde n°197, 2006/1)