Août 2006/3

N°199 - Une opération gagnante ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Une opération gagnante ?

Auteur : Eugen Brand

En juin dernier, à Lyon, l’équipe locale du Mouvement ATD Quart Monde m’a conduit vers le plateau de La Duchère, une immense cité construite dans les années 60, où avaient pu être logées des centaines de familles vivant alors dans la précarité (immigrées, rapatriées, expulsées d’autres quartiers, issues des derniers bidonvilles de l’agglomération.) Quand on visite de tels quartiers, à Lyon ou ailleurs en France et en Europe, le vertige vous prend. Au nom de quelle idéologie, de quelle conception de l’homme, de la société, de l’architecture a-t-on pu commettre de telles concentrations de populations ? Certes, les besoins en logement avaient été immenses : les destructions de la guerre, le “ baby-boom ”, l’arrivée des rapatriés d’Algérie, et celle des familles des travailleurs immigrés que nous avions attirés chez nous, notamment pour construire de tels ensembles, tout cela avait créé une pression énorme et il avait fallu construire au plus vite et au moindre coût.

Le temps a passé et les autorités ont pris conscience que rien ne pourrait changer de manière significative si l’on ne reprenait pas les choses à la base, en restructurant en profondeur le quartier, et notamment en abattant plusieurs des barres et des tours qui flanquaient le plateau de La Duchère. Comme à la Cité des 4000 à La Courneuve ou au Val Fourré à Mantes la jolie, il fut donc décidé de dynamiter quelques immeubles. Le jour dit, la presse écrite, les radios, les télévisions multiplièrent les reportages. Nous sûmes tout de la prouesse technique qui allait permettre en quelques minutes leur effondrement total. Ingénieurs, techniciens, élus se succédèrent pour dire comment et pourquoi, grâce à leur intervention, la ville allait être débarrassée d’un véritable chancre, d’un ghetto dans lequel il ne faisait pas bon vivre, d’un abcès qu’il était urgent de percer enfin. Au moment de l’explosion, après les salves d’applaudissements saluant la prouesse technique, alors que les ruines répandaient une poussière âcre, nous vîmes les habitants passer des cris de joie aux larmes. Une partie de leur vie partait en fumée et ne reviendrait jamais. Une vie qui pour eux, en dépit de toutes les difficultés qu’ils avaient pu rencontrer dans ce quartier, ne se réduisait en aucun cas aux appellations peu amènes que la presse lui conférait. Oui, ils y avaient souffert à cause de la violence, de la promiscuité imposée, de la relégation à l’écart de la ville, de l’insécurité, de l’exclusion de l’emploi tant les employeurs rechignent à embaucher des travailleurs qui viennent de ces zones dites sensibles ou en difficulté. Mais ils n’avaient pas fait que souffrir : ils avaient vécu, ils avaient aimé, ils avaient tenté, malgré tout, de bien élever leurs enfants, de soutenir leur réussite scolaire, ils avaient été solidaires les uns des autres, ils avaient créé des temps de fête et de bonheur. Et tout cela partait avec le reste, en fumée, sans que personne n’en parle. Une page douloureuse et joyeuse à la fois était arrachée à l’histoire des hommes, et l’on n’en retiendrait qu’une chose : nous voici débarrassés d’un chancre et d’un ghetto, et sur ses ruines, une nouvelle vie, un nouveau quartier va pouvoir se bâtir.

Sans doute à Lyon comme ailleurs y avait-il dans les larmes versées par les habitants plus que de la nostalgie, comme un pressentiment qu’au bout du compte, ils ne seraient peut-être pas, eux et leurs frères et sœurs en pauvreté et précarité, les gagnants de l’opération. Les projets de reconstruction sur les sites ainsi libérés prévoient en effet, au nom du généreux concept de “ mixité sociale ”, une diversification de la gamme de logements : 100% des logements détruits étaient des logements sociaux alors que dans certains projets de reconstruction la part du logement social atteint péniblement 10% ou au mieux 20%. Il ne faut pas, nous dit-on, reconstituer un ghetto. Certes. Mais dès lors que d’autres quartiers, plus fortunés, constituent de véritables ghettos de riches et que personne ou presque n’ose affronter le risque d’y construire un certain pourcentage de logements sociaux, force nous est de constater qu’au nom de la mixité sociale, l’offre en logements sociaux n’a fait que se réduire. Nous sommes donc loin d’une opération gagnante pour les plus pauvres. Et les larmes versées par les habitants pleuraient sans doute autant sur cela que sur les ruines des barres et des tours où ils avaient vécu.

J’ai eu l’occasion de rencontrer un adjoint au maire, avec qui j’ai pu aborder ces questions. « Je n’avais pas pensé, me confiât-il, à ce que vous m’avez partagé sur la place des plus pauvres dans l’histoire de la ville de Lyon. Je veux y réfléchir avec vous. » Il dépend de nous, de nos médias, de nos élus, que les cités et les quartiers qui auront été détruits demeurent d’abord dans notre mémoire collective comme des lieux où vécurent avec courage et dignité des familles, des jeunes et des enfants en quête eux aussi de justice et de fraternité. Mémoire collective dont la responsabilité nous incombe pour que l’avenir ne soit pas répétition du passé.

(Revue Quart Monde n°199, 2006/3)