Hiver 1987

N°122 - A cause de l’homme

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

A cause de l’homme

Auteur : Joseph Wresinski (1917-1988), fondateur du Mouvement ATD Quart Monde

Dans un hangar désaffecté, aux abords de Conflans, une mère de famille nous regarde ; Ses enfants se couchent, le soir, sur un amas de matelas et de chiffons ramassés de-ci de-là déposés à même le sol en ciment.

De regard issu d’une condition de misère rejoint ceux des hommes et des familles sans ressources, sans pouvoir ni considération et qui, de ce fait, perçoivent et mesurent, plus que tous autres, les exigences de liberté, de vérité et de confiance qui sont inséparables de l’affirmation de toute dignité. Toute souffrance mérite compassion, et toute difficultés, passagère ou résultant d’injustices, doit être combattue. Mais toute souffrance ou toute injustice n’attaque pas l’homme dans ses forces vives comme le fait la misère. Voilà pourquoi les familles de la grande pauvreté doivent justement défendre le dernier carré de ces forces vives. Leur exclusion nous fait toucher du doigt les insuffisantes radicales de nos sociétés, de nos relations humaines.

Voilà aussi pourquoi face à la misère, il faut penser d’emblée aux familles et miser sur elles. Il faut leur permettre de transmettre à leurs enfants la fierté et non la misère. Car dès avant sa naissance, l’enfant d’une famille misérable est un enfant de la misère si on n’attend de lui que misère et menaces, s’il est déjà condamné à la survie.

Les familles qui n’hésitent pas à fuir sur les routes pour éviter une expulsion ou le placement des enfants, qui se mettent en ménage et veulent des enfants pour continuer à vivre, qui s’épuisent à chercher des petits travaux, reconnus ou non, pour n’avoir pas à mendier des secours, refusent d’être condamnées à la survie. Elles savent que le jour où un homme renonce à être reconnu et respecté, le jour où il accepte de tendre la main sans s’insurger, ne serait-ce qu’en silence au fond de lui-même, cet homme et sa famille n’existent plus.

Sachons que le jour où nous ne considérons plus comme absolu leur droit aux ressources, au logement, au travail, nous cessons d’affirmer leur droit à la dignité, c’est-à-dire à la vie et non à la survie. Nous choisirions nos pauvres, ceux qui sont pauvres mais encore debout, capables de fournir ne serait-ce que la pus faible contrepartie aux droits accordés si nous prétendions que les familles demandent non des droits absolus sans contrepartie, mais seulement les moyens d’exercer leurs responsabilités.

En réduisant les droits de l’homme à des moyens pour vivre, on en fait l’affaire des juristes et des hommes politiques, alors qu’il s’agit d’une affaire de civilisation, d’une affaire de tous. Dans l’esprit des auteurs de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948, ces droits étaient constitutifs de l’homme, de se nature même d’homme et de frère d’autres hommes. En venant au monde, l’homme représente un droit sur son frère. Celui-ci a le devoir de lui assurer un toit, des soins, une alimentation, de l’affection…

Rappelons-nous que le droit et les lois ne devancent pas les hommes, ils mettent en sécurité ce à quoi les hommes croient déjà, ce à quoi ils tiennent vraiment, c’est-à-dire en fait la liberté, l’égalité et la fraternité.

(Revue Quart Monde n°122/1987)