Trimestriel 1988/2

N°127 - Habiter la terre c’est être reconnu citoyen

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Habiter la terre c’est être reconnu citoyen

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du Mouvement international ATD Quart Monde

« Dimanche soir, lorsque nous sommes entrés dans la tente qui est le logement actuel de cette famille, la jeune femme pleurait. Des voisins nous avaient téléphoné pour nous faire savoir qu’il était question de placer la petite dans un home et que la police allait venir la chercher lundi matin.

Anxieuse, la mère nous interrogeait : ont-ils le droit de faire cela ? N’y a-t-il aucune possibilité de les en empêcher ? J’ai vécu dans des homes d’enfants ; j’ai été trimbalée de-ci, de-là… Je ne veux pas que ma fille connaisse cette vie. Ils vont nous démolir elle et moi ! Et vous, que pouvez-vous faire pour nous ?

Son regard était celui de tant de mères que nous avons connues et les yeux de l’homme accroupi dans un coin de la tente nous rappelaient tant de pères aussi usés que lui dans leur santé, fatigués et le dos toujours douloureux. »

Cette famille que connaît une équipe ATD Quart Monde de Suisse n’est qu’un exemple pris en 1988. Les familles expulsées, en fuite, cachées dans des abris de fortune à travers l’Europe des douze et celle des vingt et un se comptent par millions. Leur existence révèle combien les Européens doivent encore gagner le sens de l’homme pour l’homme, celui des Droits de l’Homme par conséquent. Le Père Joseph le disait dès 1957, quand il s’en fut vivre au camp des sans-logis à Noisy-le-Grand : « les familles sans toit ne nous signalent pas simplement une pénurie de logements pour foyers sans ressources. Plus profondément, elles nous posent question sur la démocratie, sur la citoyenneté. C’est l’ensemble des Droits de l’Homme qui sont mis en péril. Et là où les droits de l’Homme sont violés, il faut nous demander si l’homme compte encore pour nous du seul fait d’être un homme.

Puis, au fil des années, le père Joseph avec les familles du Quart Monde nous démontra combien nos conceptions de l’Homme peuvent s’avérer incertaines, ambiguës, dès que nous sommes confrontés à des êtres humains, des familles abîmées par la misère. Sans moyens de manifester leur dignité inaliénable et, pour cela, faisant tache dans nos communautés ou dans notre voisinage, pouvons-nous encore les voir comme des frères ?

Le fait que nous puissions interdire à des concitoyens, à des familles avec des enfants, à un groupe et même à une couche de population européenne, d’habiter l’Europe, révélait que nous pensions avoir affaire à des sous-hommes, des sous-citoyens en quelque sorte. Depuis des décennies que nous n’avons pas réussi à nous convaincre que tous les hommes naissent égaux, il ne faut pas s’étonner que certains, comptés pour nuls puissent se voir interdits de domicile, non pas libres, mais obligés de circuler pour se faire oublier. Il ne faut pas s’étonner, aujourd’hui, que l’Europe des douze s’invente une nouvelle liberté de circulation et d’établissement qui sera le privilège des diplômés, des nantis, des fortunés. Le mal de cette Europe n’est pas de ne plus savoir comment se donner encore une identité sociale. Le mal est à la racine d’une Europe économique qui n’a pas cru assez fort aux chances économiques égales pour tous.

En 1957, lorsque le père Joseph s’établit au camp de Noisy-le-Grand, il ne se dit pas seulement que ces familles avaient droit à un habitat honorable, digne de leur citoyenneté. Il se dit avant tout : « pour aider ces familles à sortir de la misère, il faudra que je leur fasse monter les marches de l’Élysée, du Vatican, de l’Unesco, de l’Organisation des Nations-Unies ». « Mon rêve, disait-il encore, est de rendre les plus pauvres à l’Église. Si elles occupent la place de droit qui leur y est réservée depuis toujours, elles auront aussi leurs responsabilités de citoyens dans le monde ».

Ce rêve du Père Joseph demeure un fil conducteur sûr. Non pas vers une Europe où le social viendrait de-ci, de-là, humaniser l’Europe économique, mais vers une Europe des douze qui prendrait exemple sur l’Europe des vingt et un. À Strasbourg, les plus pauvres ont pu monter les marches avec le père Joseph. Ils ont trouvé des hommes anxieux de bâtir l’Europe des Droits de l’Homme indivisibles et interdépendants. C’est là que peut commencer le droit d’habiter librement la terre plutôt que d’y être assigné à une tente, à un sous-bois, à un centre d’accueil pour sans-abri. Le Père Joseph continue de nous inviter à ce combat où tout citoyen se trouve pleinement co-responsable du fait d’être citoyen, du fait d’être un homme.

(Revue Quart Monde n°127, 1988/2)