Trimrstriel 1988/3

N°128 - Parler le sport

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Parler le sport

Auteure : Alwine Antoinette de Vos Van Steenvijk, présidente du Mouvement International ATD Quart Monde

Ce fut un dimanche après-midi dans un village très pauvre des îles Canaries. Sur une petite place poussiéreuse, tout le peuple du territoire formait cercle, dans les huées, les rires et la bousculade, autour de deux lutteurs au corps luisant d’huile et de sueur. Le Père Joseph, invité à la fête, se tourna vers l’un des notables du lieu : « Vous m’avez posé la question de la misère dans votre village, mais je ne la vois pas. La misère commence là où cessent la fête et le jeu ».

Jeu rude, jeu de pauvre, ce dimanche dans une île lointaine ? Peut-être, mais ces hommes et tout le peuple alentour entraient là dans une langue vivante en même temps dans le monde entier.

Le plaisir qu’ils prenaient à l’expression de la force ne terrorisait personne ; il était légitime ; c’était la fête pour tout le monde. L’efficacité et la beauté se rejoignaient dans des gestes que des générations avaient donné en spectacle et dont des générations s’étaient instruites pour leur plus grand bien-être physique, culturel et social. Leur distraction les rattachait à tous ces autres champions de villages, de villes et de pays avec lesquels ils se mesuraient même s’ils ne les connaissaient que de réputation.

Comment alors ne pas penser à ces jeunes des cités défavorisées dont l’aspiration si profondément humaine à sortir du vide de l’ennui est si souvent niée ? Comment ne pas penser à ce jeune boxeur qui dit : « Maintenant que j’ai appris la boxe, je n’ai plus peur et je parle sans plus en venir à frapper ».

Comment ne pas penser à ces jeunes du camp de Noisy-le-Grand qui venaient rencontrer les jeunes du bidonville, parce que leur club, leur équipe, avec ses installations et son entraîneur jouissaient d’un réel prestige ? Comment oublier que ces jeunes du camp fréquentaient les bals des environs, qu’ils savaient en éviter les bagarres parce qu’ils étaient parmi les meilleurs danseurs de la région ?

Ce langage du sport permet aux jeux Olympiques une prestigieuse rencontre de nations. Elles y parlent une part de langage commun qui rapproche les cultures. C’est une rencontre non seulement d’athlètes, mais, de plus en plus, une rencontre des peuples qui peuvent sortir pacifiquement de leurs frontières. L’idéal sportif appartient à tous ceux qui se sentent représentés par les athlètes, désireux et capables de parler ce langage avec n’importe qui, sans distinction de nationalité, d’ethnie ou d’histoire.

Les plus pauvres, eux, aspirent à ce que les sportifs viennent les rencontrer et partager leur savoir-faire physique, leurs techniques. Mais ils espèrent bien plus : de devenir eux-mêmes des acteurs de la rencontre loyale entre les hommes, de cet idéal qui suppose le dépassement de soi. Les plus pauvres aspirent à la culture qui les libère de l’assistance et de l’exclusion.

(Revue Quart Monde n°128, 1988/3)