Trimestriel 1988/4

N°129 - Tous les êtres humains naissent du regard des autres

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Tous les êtres humains naissent du regard des autres

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du Mouvement International ATD Quart Monde

À l’université populaire d’Ile de France, Mme A. s’insurge :

« Avant de parler des quarante ans de la Déclaration universelle des droits de l’homme, je veux qu’on règle la situation d’une famille. Elle n’a ni eau, ni chauffage, ni lumière, ni quoi que ce soit. Ils attendent qu’il pleuve pour pouvoir se laver. Avec des situations comme celle-là, je me crois revenue au bidonville de Noisy-le-Grand où je vivais en 1964. Nous avons déjà écrit et eu une entrevue avec le maire. Personne ne veut s’occuper de cette famille ».

« Il n’y a pas de droit au logement pour ceux qui n’ont pas de revenus. On croirait que ces gens là doivent crever comme des chiens. Et encore, on met les chiens à l’abri, pas eux. Alors vraiment, je ne vois pas les droits de l’homme. Je vois partout des êtres humains ».

Là où d’autres ne voient qu’un problème de ressources ou – pourquoi pas ! – de « mauvais payeurs », Mathilde A. voit des êtres humains dont le monde a oublié l’inestimable dignité. De cette dignité témoignait déjà le Père Joseph qui reconnaissait la souffrance, l’espérance, l’honneur en des familles traitées par le monde comme des « cas » de sans-logis. Mathilde a pris à son compte le regard du père Joseph, elle porte plus loin dans l’histoire son appel : « Nous n’avons pas affaire à des problèmes, mais à des êtres humains à part entière, à des enfants qui ont peur, à des mères qui tiennent leurs familles à bout de bras et à bout de force, à des hommes désespérés par le chômage ».

Le père Joseph savait, Mathilde sait depuis ses années de jeune fille au Camp des sans-logis, qu’entre l’assistance qui ne va jamais jusqu’au bout et les droits fondamentaux qui rebâtissent l’homme, il y a cette différence de regard.

En ce soir du 19 décembre, nous l’avons vu à la télévision. Un documentaire sur les « sans-domicile-fixe » nous a montré des « nouveaux pauvres » sympathiques, lésés dans leurs droits, et des hommes et des femmes dont la misère était venue à bout de toute apparence humaine aimable. Les uns étaient encore des humains, mais les autres ? À croire que ceux-là étaient voués – mais par qui ? – à n’être plus jamais autre chose qu’une étiquette : « sans-domicile-fixe » à remiser dans d’immenses dortoirs à lits superposés comme on ne le fait plus à l’armée, ni dans les prisons modernes.

La différence de regard s’appelle fraternité. Le père Joseph nous a appris qu’elle ne naît pas d’une analyse juridique, mais qu’elle y conduit. De la fraternité sont nées l’ATD Quart Monde et des milliers d’organisations non gouvernementales (ONG) petites ou grandes, locales, nationales ou mondiales… Des ONG dites humanitaires, et qui portent, en effet, ce que l’humanité possède de plus précieux et de plus fragile : sa condition humaine, ses peines et son espérance d’homme, les plus élémentaires. Avec ces organisations-là les grandes ONG identifiées en défenseurs des droits de l’homme doivent être profondément solidaires. Car n’est-il pas vrai que les droits de l’homme sont d’abord affaire de citoyens qui se les octroient dans un face à face au jour le jour, les forts se rangeant auprès des faibles, les bien-portants auprès des malades, les nantis auprès des plus pauvres ? Si l’humanité de notre temps ne faisait pas cette démarche toute simple de citoyen et de frère, à quoi bon faire retentir nos palais, nos salles de conférences de grands discours sur les droits de l’homme ?

Les ONG co-auteurs de ce numéro de la Revue Quart Monde sont de cette qualité humanitaire qui, engendrée par la fraternité, fonde les droits de l’homme et la paix dans le monde. Elles se distinguent par la profondeur et la globalité de leurs initiatives, puisque toutes développent leur approche propre en référence aux plus pauvres, à ceux qui, pour le monde, n’ont plus visage d’homme. Ces ONG dont l’action humanitaire, souvent discrète, est peu soutenue par les grandes instances publiques, sont celles dont le monde n’aura pas à rougir demain, et que les générations futures poursuivront à leur manière.

(Revue Quart Monde n°129, 1988/4)