Trimestriel 1989/1

N°130 - Des droits de l’homme… et du citoyen

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Des droits de l’homme… et du citoyen

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steewijk, présidente du Mouvement International ATD Quart Monde

« Nos mères, nos proches morts de misère sont ici. Cette dalle, c’est chez nous. Elle représente notre souffrance, notre acharnement à lutter, à se faire respecter, à se faire entendre.

Parois la vie est dure, on n’espère plus, on laisse tout aller. Mais depuis l’inauguration de cette dalle au cœur de Paris, on sait que quelque chose a changé. Personne ne pourra plus nier, ni oublier ceux qui souffrent de misère dans le monde.

Cette dalle nous pousse à réfléchir, pas seulement à nous-mêmes, mais au monde entier. Elle nous redonne force et courage ».

C’est ainsi que les familles du Quart Monde parlèrent à M. Javier Perez de Cuellar, secrétaire général de l’ONU, venu s’associer au rassemblement mensuel des défenseurs des Droits de l’homme, au Trocadéro à Paris, le 17 avril dernier. M. Perez de Cuellar avait souhaité, par sa présence, rendre personnellement hommage au père Joseph, signataire de la dalle commémorative des victimes de la misère.

Hommage commun du secrétaire général des Nations unies et des familles les plus pauvres d’entre ces peuples dont il défend les intérêts avec courage : le père Joseph lui-même, durant sa vie, n’avait pas cherché cet honneur. Il se voyait simplement comme un homme pauvre, voué depuis l’enfance à rechercher la citoyenneté dans toute sa grandeur parce qu’il en avait vécu toute l’absence.

Son père polonais, porteur d’un passeport allemand par la suite de la conjoncture politique de son pays, avait vu sa famille acculée à la misère en France, lorsque éclata la Grande guerre. Ses parents furent internés puis relâchés, mais toujours traités avec suspicion, même par les voisins de la forge désaffectée et réaménagée en logements de fortune où ils habitaient. Joseph écolier avait reçu son lot personnel de ce mépris s’adressant à la famille étrangère dans un si grand dénuement. Sans doute ne se posait-il pas la question de la non citoyenneté à laquelle fut réduit le foyer. Son cœur, son esprit d’enfant posait d’emblée la question de fond : « Que font-ils donc de l’homme ? Ne sommes-nous donc pas tous des frères ? »

Question que se posent les plus pauvres du monde entier et qui fait d’eux les premiers défenseurs des Droits de l’homme et de la citoyenneté. Le père Joseph en fit la clé du contrat social qui doit unir tous les hommes en tant que citoyens. Reconnaître et accueillir la souffrance, mais aussi le refus de la souffrance des plus démunis devint, pour lui, le point de départ de toute avancée de la démocratie. C’est à l’homme qui choisit de demeurer le frère des plus pauvres, à celui qui les entraîna à se bâtir en frères de tous les hommes, que s’adressa l’hommage du Secrétaire Général de l’O.N.U., en ce 17 avril 1989.

Car c’est le père Joseph, concitoyen et frère, qui convainquit la Commission des Droits de l’homme de considérer la grande pauvreté comme une violation de l’ensemble des Droits de l’homme. C’est le père Joseph, fondant la représentation des siens sur la fraternité qui conduisit le conseil d’administration de l’Unicef à reconnaître que les plus pauvres demeurent hors de tous nos programmes, mal connus et, par conséquent, hors citoyenneté.

Une chose est de l’admettre, une autre de le bien comprendre. Sous les auspices de la Mission du Bicentenaire et le patronage du président de la République française, l’université de Caen et le mouvement ATD Quart Monde organiseront les 27 et 28 octobre prochains un colloque sur le thème « Du Quatrième ordre au Quart Monde : les plus pauvres dans la démocratie, hier, aujourd’hui et demain ». Demandé par le père Joseph, il sera le signe que les hommes de science savent aujourd’hui comme il y a deux cent ans, que la recherche de la vérité risque toujours de faire fausse route, quand elle ignore une part essentielle de l’expérience humaine. Comme la venue de M. Perez de Cuellar sur la dalle du Trocadéro, cette recherche dans les murs de l’université présage que la démocratie progressera. Elle est vouée à avancer, si le courage des hommes publics et la recherche des hommes de science se ressourcent dans une volonté commune de travailler avec les plus humbles des citoyens.

(Revue Quart Monde n°130, 1989/1)