Trimestriel 1989/3

N°132 - À l’école de son humanité

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

À l’école de son humanité

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du Mouvement international ATD Quart Monde

Dans les années 1970, le père Joseph disait : « Pour aller en Afrique, nous apprendrons l’Afrique des Africains, nous nous mettrons à l’école de son humanité, nous chercherons à communier à son âme ». L’ATD Quart Monde comptait un nombre croissant d’adhérents africains. Mais son volontariat, encore essentiellement européen, hésitait à répondre aux appels venant du Sud du Sahara. Ne fallait-il pas avoir partagé la misère dans nos propres pays longtemps, avoir payé de nos personnes pour la refuser vraiment, avant d’aller partager la soif de dignité et de justice des peuples sous d’autres horizons ? « Qu’aurons-nous à mettre en commun, si ce n’est notre fraternité éprouvée à l’égard des plus pauvres au seuil de nos propres portes ? »

Cette interrogation de notre fondateur explique la prudence avec laquelle s’instaura le dialogue Nord-Sud propre au Mouvement. Il devint, en vérité, un dialogue Sud-Nord, imprégné de cette spiritualité du Père Joseph que lui-même appelait une spiritualité sur l’homme. « Nous devons arriver à vivre d’une certaine manière avec les autres, de sorte qu’ils comptent pour nous, que nous nous identifions à eux, parce qu’ils sont comme nous »... « S’identifier à d’autres peuples demande une longue discipline... Nous ne sommes pas à l’écoute, simplement, nous sommes à l’école... » M. Albert Ekue, directeur de l’Éducation et de la Culture à l’Organisation de l’Unité Africaine, se souviendra de cette conception exigeante : « Le père Joseph Wresinski savait nous écouter, nous les Africains, et engager avec nous le dialogue du donner et du recevoir ». D’autres Africains, en situation de grande pauvreté, restent, eux aussi, marqués par sa perception de leur peine : « C’était la première fois que je voyais un Blanc pleurer à cause d’un Noir. Ça m’a beaucoup travaillé »... « Le père Joseph nous est un gain à l’avenir »

Mais, un dialogue Sud-Nord de cette qualité-là, n’est-ce pas un dialogue d’homme à homme qui ne se laisse guère transposer dans les relations entre États ? Peut-être l’erreur de notre temps a-t-elle été de prendre pour une donnée politique que le proprement humain ne peut être propre à l’État ? En 1989, la communauté internationale semble avoir voulu s’inscrire en faux contre cette thèse.

La Commission des Droits de l’homme de l’ONU adopta par consensus, en février 1989 la résolution originale et difficile demandée en 1987 par le père Joseph : « ... conformément à la Déclaration des Droits de l’homme, les pactes internationaux relatifs aux Droits de l’homme reconnaissent que l’idéal de l’être humain libre, libéré de la crainte et de la misère, ne peut être réalisé que si sont créées des conditions permettant à chacun de jouir de ses droits économiques, sociaux et culturels, aussi bien que de ses droits civils et politiques. » Cette résolution (E/CN.4/1989/L.12) affirme le besoin de nouvelles connaissances sur la grande pauvreté, qui, dans l’esprit du Père Joseph et conformément aux droits inaliénables, doivent être élaborées non pas sur mais avec les populations intéressées.

À peine deux mois plus tard, l’UNICEF suivit l’exemple, votant à l’unanimité la résolution « Atteindre les plus pauvres » (E/ICEF/1989/P/L.40/Add 1) également proposée par le père Joseph en 1987. Elle aussi demande des connaissances d’une qualité nouvelle. Celles-ci n’exigent pas une démarche toujours plus sophistiquée de la part des experts, mais une relation de partenariat entre les peuples, surtout avec les plus pauvres d’entre eux.

En septembre 1989, il y eut enfin la rencontre Sud-Nord de Porto-Novo. Nous retrouvons un écho de l’appel du Père Joseph dans sa déclaration finale : « Les plus pauvres ont droit à une attention particulière, étant entendu que la misère représente une atteinte à la dignité humaine ». Aussi les participants à ce séminaire ont adopté sous le titre « Extrême pauvreté » la proposition suivante : « Le Conseil de l’Europe et l’Organisation de l’Unité Africaine devraient patronner des projets d’actions privilégiant les fractions les plus pauvres des populations et favoriser leur participation au développement de leurs pays ».

Voilà des événements dont l’opinion internationale ne s’est pas émue. Il ne faut pas s’en inquiéter. Les véritables avancées de l’humanité ne se préparent-elles pas toujours dans l’ombre ? C’est leur garantie de ne pas être récupérées avant l’heure. Nous pouvons avoir confiance. Nous avons surtout à nous soutenir et à persévérer ensemble.

(Revue Quart Monde n°132, 1989/3)