Trimestriel 1990/3

N°136 - Un savoir essentiel

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Un savoir essentiel

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

A deux ans et demi, Marie explique que l’école est importante : « parce que la maîtresse m’attend », dit-elle. Dans la même ville, Vincent qui, lui, est d’âge scolaire, n’est pas allé en classe pendant plus de deux mois. « C’est un enfant, dit-on, qui ne veut pas apprendre, et il y en a d’autres comme lui ; tout ce qu’on peut espérer, c’est qu’ils s’adaptent. S’ils ne savent pas lire, ils se débrouilleront de toute façon d’une manière. Et d’ailleurs, quand on voit certains enfants, on ne peut qu’en vouloir à leurs parents. » Vincent et les autres enfants « comme lui », nous nous en doutons, n’habitent pas le même quartier que la petite Marie.

Peut-être, si nous pouvions savoir ce que ces parents ont eux-mêmes vécu, à l’école et ailleurs, leur en voudrions-nous moins ? Ne furent-ils pas peut-être comme Vincent, parmi ces enfants que nul maître n’attendait à l’école, ni plus tard nul patron, nul camarade à l’atelier, nul citoyen dans son association ou son parti, nul croyant dans son église ? Telle est du moins la question que le père Joseph Wresinski nous a appris à poser. Il venait lui-même d’un de ces taudis où, déjà entre les deux guerres, des parents s’entendaient dire : « Ce n’est pas la peine que vous présentiez votre gamin au certificat d’études, vous savez bien qu’il n’apprend rien en classe. »

Il aura fallu, dans l’histoire, cet homme né dans la misère mais la surmontant pour nous introduire à ce que les plus pauvres sont dans l’impossibilité de nous communiquer. Bien qu’ils aient été privés de parole à travers l’histoire, nous savons maintenant qu’ils ont quelque chose d’essentiel à apprendre au monde. C’est donc pour le bien de tous et pas seulement pour le leur, qu’ils doivent s’approprier la lecture, l’écriture, le calcul.

« Il n’est pas vrai que l’enfant apprend d’abord pour « son bien », ni l’adulte d’abord pour faire carrière. Tout être humain aime apprendre à communiquer, à « se » communiquer, dans la mesure où il se sait attendu », disait le père Joseph à un groupe de parents en grande pauvreté aux Pays-Bas, en 1976. Et comment un monde qui a tant bafoué d’hommes dans les récentes décennies, pourrait-il ne pas attendre les plus pauvres avec angoisse ? « Qui mieux que ce peuple peut savoir, pour l’avoir vécu, ce qui opprime les hommes, ce qui les détruit ? Si nous écoutions les familles des cités sous-prolétariennes (…), leur expérience pourrait nous enseigner ce qu’est réellement la justice, la liberté. ! »

C’est parce que nous ne croyons pas les plus pauvres habités d’esprit et capables, appelés à agir pour le bien de tous, que l’illettrisme existe. Il existe parce que nous oublions et nous ne leur signifions pas l’importance, pour nous, qu’ils se branchent sur la mémoire de l’humanité pour l’enrichir autant que pour s’y enrichir.

N’oublions pas la certitude de cet homme venu de la misère : si nous mettons fin à l’inutilité de leur esprit en faisant d’eux des partenaires privilégiés, ils mettront fin sans tarder à l’illettrisme.

(Revue Quart Monde n°136, 1990/3)