Trimestriel 1990/4

N°137 - Citoyens à part entière

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Citoyens à part entière

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

M. Lecointe était délégué des Universités populaires du Quart Monde au colloque de Caen sur la représentation des plus pauvres dans la démocratie.

« L’autre jour, a-t-il dit, je me suis trouvé face à un homme d’une trentaine d’années qui avait besoin d’aide. Cela se voyait tout de suite. Il n’avait pas de chaussures, il n’avait pas mangé depuis plusieurs jours. Je suis rentré avec lui à la mairie. Ils n’ont pas voulu nous laisser prendre l’ascenseur, certainement parce qu’ils avaient peur qu’on le salisse. Je voyais bien qu’on dérangeait. On le sent bien quand on est de trop. Alors, j’ai dit à la dame qui était là : « Ecoutez, Madame, si cet homme-là vous fait honte, moi il me fait mal. » Je ne l’ai pas quitté jusqu’à ce que je sois sûr qu’il soit accueilli quelque part. Pour cela, j’ai dû aller au commissariat de police. Reconnaître la dignité de tout homme nous entraîne à vivre autrement : à vivre en citoyens à part entière, responsables du sort de nos frères les plus démunis. »

Voilà ce pourquoi le père Joseph Wresinski a créé le Mouvement ATD Quart Monde avec les familles sans abri du camp de Noisy-le-Grand. Il savait d’expérience que les personnes et familles en grande pauvreté portaient en elles une aspiration profonde à se battre pour imposer la dignité de tous. Et qu’elles posaient sans arrêt des gestes guidés par cette aspiration.

L’histoire de la représentation des plus pauvres existe, mais elle reste encore à rechercher et à raconter. Ce que nous en savons suggère non pas que les plus pauvres ont toujours été silencieux ou qu’ils n’avaient rien à dire, mais que ce qu’ils disaient n’a pas paru mériter d’entrer dans la mémoire collective. Aujourd’hui encore, peu de gens les considèrent assez crédibles pour prendre leur parole au sérieux.

Pourtant, des hommes et des femmes se sont levés, formant une longue lignée au cours des siècles, pour donner des plus pauvres l’image d’être humains habités d’esprit, détenteurs d’une pensée sur le monde. Puis, Dufourny de Villiers, en 1789, le premier semble-t-il, tira de cette conviction les conséquences politiques, posant de manière moderne la question de leur représentation dans la nation. Cette lignée a pris une signification nouvelle avec le père Joseph Wresinski, homme de la misère lui-même. Il en a appelé aux plus pauvres pour faire connaître l’humanité de ceux que brise la misère et il a ainsi permis à un peuple tout entier d’entrer dans la vie publique. « Un peuple parle désormais », écrivait-il en 1968.

Néanmoins, pour tenir leur place dans cette lignée des défenseurs des Droits de tous les hommes, le père Joseph était conscient qu’il leur faudrait encore renforcer la crédibilité que beaucoup de contemporains, par ignorance continuent de mettre en doute. Parce que leur malheur semble rester à mille lieux de notre propre culture, ils continuent à faire peur ou à faire honte à ceux qui ne peuvent se reconnaître en eux. M. Lecointe ne disait que l’évidence : « Cet homme a besoin d’aide. » Cependant, en voulant introduire physiquement une telle personne dans la mairie, maison commune des citoyens, il devenait suspect.

Quelque chose a changé pourtant. « J’ai dû montrer ma carte du Quart Monde et ils ont fini par faire quelque chose », continue M. Lecointe. Il est membre d’une association internationale reconnue, changement énorme en milieu de grande pauvreté. Et cette association, loin de le mettre en porte-à-faux avec les plus pauvres dont il fait partie, rassemble des hommes de toutes conditions autour de son refus « que des êtres humains ne soient pas respectés comme des êtres humains à cause de la misère dans laquelle toute une société les fait vivre. »

Au demeurant, tout autour du globe, au sein du Mouvement ATD Quart Monde ou en dehors, la crédibilité des plus pauvres comme défenseurs des Droits de l’homme implique encore que d’autres citoyens engagent leur vie pour les cautionner.

(Revue Quart Monde n°137, 1990/4)