N°144 - Détruire la misère

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Détruire la misère

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, prédente du mouvement international ATD Quart Monde

L’expression consacrée par la langue est « soulager la misère. » Non sans raison, peut-être. La misère n’est -elle pas inhérente à l’humanité ? N’avons-nous pas entendu dire que les plus pauvres étaient « le déchet normal de la société » ?

La misère une fatalité ? C’est à cela que le père Joseph, avec des dizaines de milliers de familles en grande pauvreté à travers le monde, a dit non, publiquement, une fois pour toutes, sur la dalle du Parvis des Droits de l’Homme à Paris « ... refuser à jamais de la misère, la fatalité. »

Refuser la misère, c’est-à-dire non pas la soulager, la soigner mais la détruire. Parce que tout homme est un homme et qu’il n’existe pas de « déchet de l’humanité. » Pour les plus pauvres, ce n’est pas une théorie ni une idée seulement. Ils le savent d’expérience. Le refus de la condition infligée, en Quart Monde, est au plus intime de toutes les fibres, au fond de toutes les mémoires, ressort de tous les amours, une manière d’être, de vivre et d’espérer. Refus d’êtres humains, et qui trouve écho en tout être humain. Penser que les nantis ne refuseraient pas la misère au plus profond d’eux-mêmes, n’est-ce pas tout autant une insulte faite à l’homme que de le penser de la famille la plus anéantie ?

Le père Joseph Wresinski l’a proclamé par sa vie au bout de laquelle nous trouvons cette dalle au Trocadéro qui continue de nous inviter. Faire vivre ce lieu qui parle d’un « devoir sacré » signifie bien plus qu’un projet politique : un projet de civilisation.

C’est pour rappeler ce projet qu’il est besoin d’une Journée mondiale du refus de la misère. Les chemins civilisateurs sont longs. Nous ne voyons pas le terme du nôtre. Pas plus qu’au cours des siècles, l’humanité n’a jamais vu le terme des cheminements entrepris au nom de ce à quoi elle croyait le plus profondément. Aussi est-il besoin de nous donner des rendez-vous, signes que nous avancerons ensemble. Besoin de consacrer des lieux où les générations futures se donneront encore rendez-vous. Pour qu’à aucune époque, le monde ne puisse plus oublier, comme il le fit dans le passé, que l’homme ne peut pas être destiné, moins encore condamné, à vivre dans la misère.

Obtenir la reconnaissance de l’ONU pour la Journée mondiale du refus de la misère, obtenir une journée de prière de toutes les religions, c’est marquer l’histoire d’une pierre blanche. Grâce à un homme venu de la misère, le monde a rompu avec l’idée ancestrale d’une fatalité. Tous les envols sont devenus possibles.

(Revue Quart Monde n°144, 1992/3)