Trimestriel 1992/4

N°145 - Si les plus pauvres devenaient notre priorité constante ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Si les plus pauvres devenaient notre priorité constante ?

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

Le 22 décembre 1992, en réponse à l’appel de la reconnaissance du 17 octobre comme Journée mondiale du refus de la misère, l’assemblée générale de l’ONU a adopté, par consensus, la résolution « Observance d’une Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté. » Le titre de la Journée fait comprendre que tout n’est pas gagné. Cependant, la date choisie est bien celle du 17 octobre. Aussi, les délégations nationales qui furent les principaux acteurs du débat se référèrent-elles toutes au père Joseph Wresinski décédé en 1988. Toutes ont rappelé le courage des familles en grande pauvreté qui, depuis cinq ans déjà, célèbrent publiquement ce jour phare pour tous les défenseurs de la paix et des droits de l’homme.

Pourtant, une Journée du refus de la misère, que vient-elle faire là, dans un monde qui se déchire et laisse mourir des centaines de milliers d’innocents, victimes des rivalités et des haines violentes entre les ethnies ? La résolution de l’ONU ne relève-t-elle pas d’un très mauvais « timing » ? Ne faut-il pas d’abord mettre toutes les énergies à arrêter les hostilités, remettant le sort des plus pauvres à plus tard ?

Autour du père Joseph, jusque dans les enceintes de l’ONU, nous sommes désormais un certain nombre à penser autrement. N’est-ce pas, justement, d’avoir toujours placé les plus pauvres en dernier sur la liste des urgences qui fait que nous échouons par rapport à toutes nos priorités ? Si les plus affamés avaient été notre priorité constante, eussions-nous attendu que des ethnies entières meurent de famine pour intervenir – bien trop tard – en Somalie ? Nous aurions osé nous doter de cette autorité irréfutable, que confère le fait de se porter vers les plus abandonnés de nos frères, pour nous interposer, à temps, entre groupes hostiles.

Nous aurions eu pour nous une force morale incontestable, la force de ceux qui demandent la paix, non pas au nom de quelque grand principe ni au nom d’intérêts plus ou moins généraux, mais au nom d’hommes, de femmes et d’enfants, en chair et en os, qui étaient déjà sans défense bien avant que les rivalités politiques cassent tout un pays. Celui qui défend le plus pauvre est par définition agent d’unité, propagateur de paix. Malheureusement, ce rôle de porteurs de paix, nos Etats ne l’assument plus du tout. Il y a beau temps qu’ils ont laissé le souci des plus pauvres aux ONG, sans leur en favoriser les conditions d’ailleurs. Les prendre pour partenaires quand des pays entiers sont déjà à feu et à sang n’est que le signe de leur propre impuissance, le signe qu’ils sont encore et toujours en retard d’une paix, en retard d’une injustice. En retard d’un respect des peuples aussi. Au lieu de débarquer avec fracas dans des cultures qui nous sont étrangères, ne pourrions-nous pas essayer de nous porter garants d’une intervention des Africains parmi leurs frères africains ?

Il n’en est pas autrement dans l’ancienne Yougoslavie. Si nous avions su partager l’enfer où se trouvaient déjà les plus pauvres – qu’ils soient Serbes, Croates ou Bosniaques, orthodoxes, musulmans ou catholiques – bien avant que n’éclate la guerre entre les ethnies, nous aurions été, là aussi, un médiateur valable. Nous aurions même connu les peuples en présence, évité d’avoir à peser les massacres du présent contre les massacres du passé, évité de nous habiller de cette extrême vulnérabilité qui est celle de l’accusateur.

La Journée mondiale du refus de la misère, quel meilleur moment pour la proclamer ? Nous la devons à un homme venu lui-même de la pauvreté extrême. Venu pour nous dire que même quand la confusion est à son comble, il reste cette démarche qui ne nous trahit jamais, qui met toutes les pendules à l’heure. Dans ce que nous entreprenons aujourd’hui à grand renfort de médias, en Afrique comme en Europe, sommes-nous prêts à légitimer nos entreprises en les réfléchissant, en les réalisant autour des plus pauvres ? N’est-ce pas la seule démarche qui puisse nous faire pardonner tout ce que nous avons fait ou omis de faire dans le passé ?

(Revue Quart Monde n°145, 1992/4)