Trimestriel 1993/2

N°147 - La parole, pour une paix active

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

La parole, pour une paix active

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

« C’est par son silence, qu’un peuple dépossédé provoque au combat »… Au combat pour la parole, garante d’une paix qui soit constructive des peuples et de leurs civilisations. La parole, le premier et le dernier rempart contre les guerres, internationales ou civiles, n’est-elle pas aussi cette arme par excellence contre toute forme de violence faite aux faibles à l’intérieur de nos démocraties modernes ? Les conflits armés, les cruautés commises entre peuples à l’Est nous rappellent ce que le silence trop longtemps imposé peut détruire d’humanité dans les hommes. N’aurions-nous pas dû le savoir, y être préparés, dès que le silence oppressant à l’est de notre continent fut rompu ?

Un homme le savait d’expérience, qui, en nous appelant au combat pour le droit des plus pauvres à la parole dès les années 50, montra le chemin vers une Europe capable de paix dans ses frontières et ambassadrice convaincante de la paix dans le monde. Lorsque le Camp des Sans-Logis à Noisy-le-Grand put enfin faire place à une cité de promotion familiale, le père Joseph Wresinski dit en rétrospective : « Notre mérite aura peut-être été là (…), vulnérables au monde, mais surtout vulnérables aussi face à ces familles dans une misère sans nom, accessibles à leur complainte, sans autre pouvoir que de les entendre et d’épouser leur souffrance, leur indignation, leurs espoirs (…) Notre mérite aura peut-être été de donner une voix au scandale (…) Pouvoir dire enfin : « J’en ai assez de vous subir, de subir votre savoir, votre raison. A quoi bon, votre raison, si elle m’écrase ? » (…) Pouvoir enfin s’opposer sans se détruire comme on le fait quand, en désespoir de cause, on lève la main contre sa femme ou son voisin, victimes comme vous ( …) »

Le combat pour la parole, combat pour la paix, parce que les conflits peuvent être enfin exprimés, négociés entre partenaires. C’est par la parole que le conflit cesse d’être étouffé et peut conduire non pas seulement au compromis, étape provisoire toujours fragile, mais au consensus, à ce « sentir ensemble » qui fait avancer les démocraties en même temps que les civilisations.

En France, pour les initiés, la carrière du diplomate s’appelle « la Carrière », la carrière de ceux qui s’acharnent à rester à la table des pourparlers, les derniers à défendre la paix, les premiers à en reprendre le fil après les guerres. Ce n’était pas une manière de parler, c’était un programme pour la paix que le père Joseph Wresinski nous proposa, en nous demandant de nous faire les ambassadeurs les plus pauvres dans le monde entier.

(Revue Quart Monde n°147, 1993/2)