Trimestriel 1993/4

N°149 - D’un soulèvement profond, faire un engagement durable

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

D’un soulèvement profond, faire un engagement durable

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

La question de la pauvreté fait à nouveau irruption dans l’opinion, un peu partout dans les pays du Nord.. Les médias font écho à l’inquiétude de leurs lecteurs, leurs spectateurs de tous milieux. De plus en plus nombreux, des citoyens de tous âges et de toutes catégories professionnelles sentent la menace du chômage, de l’insécurité économique, du déclassement social. Et tous, ne ressentent-ils pas un malaise croissant, à voir les sociétés sous tous les horizons aux prises avec le jeu aveugle de la compétitivité internationale, dans un monde qui se veut libéral en même temps que solidaire ?

Dans l’élan général, les équipes ATD Quart Monde en Europe se voient sollicitées par de nombreuses personnes qui leur disent : « J’ai deux heures de libres, samedi prochain. Où puis-je me rendre pour aider, avec vous, des personnes à la rue ? » Ce n’est pas la révolte, c’est bien plus profond et durable : le soulèvement profond d’une humanité qui a progressivement appris qu’elle ne peut plus demeurer distante, absente de la misère qui regagne du terrain.

Les hommes, il est vrai, continuent de se faire la guerre et des misères innommables. Ce qui est nouveau, n’est-ce pas le sens toujours plus aigu que cela n’est pas seulement insupportable pour les victimes mais intolérable, qu’à l’ère de la communication, des moyens d’intervenir existent. Mais quels sont ces moyens ?

« J’ai deux heures de libres... » Libres pour faire quoi, auprès d’une population que les médias font quasi seulement exister en hiver, et quasi seulement comme des gens qui ont froid. Alors qu’il s’agit d’êtres humains à part entière et qui demandent d’exister toute l’année, toute une vie, dans la perspective d’un avenir différent pour leurs enfants.

Toute une humanité à notre porte, enfermée dans l’urgence, l’épisodique, l’improvisation. Une humanité traitée comme en surnombre, enfermée dans nos stocks alimentaires en surnombre. Notre sens nouveau de la responsabilité, faute d’expérience, se réfugie encore dans les gestes de la charité d’hier. Avec la discrétion en moins, avec, parfois, une ostentation qui fait honte aux bénéficiaires et à nous tous. Pour être libérés de ce destin improvisé toujours provisoire, toute une population devrait pouvoir entrer dans notre avenir, pour le refaçonner su tout au tout. C’est ce que le père Joseph Wresinski appelait la communauté de destin avec les plus pauvres. Il affirmait aussi que « l’heure de l’homme est revenue. » Que voulait-il dire ?

Le père Joseph proposait à chacun et chacune de nous, au nom de son humanité et sa citoyenneté, de se poser la question : « Du destin de qui vais-je me rendre solidaire, au point de transformer le mien ? » Nous sommes loin de la professionnalisation de l’humanitaire, de nos approches des pauvres, solution en main. Le père Joseph Wresinski invitait des hommes et des femmes de tous âges et de toutes situations à aller personnellement à la rencontre des plus rejetés. A aller rejoindre ceux qui, pour croire encore en eux et en nous, pour nous faire profiter de leur expérience - indispensable à l’élaboration de solutions durables - ont un besoin crucial de personnes qui croient en eux, au point de faire non seulement cause mais vie commune.

C’est cela, la communauté de destin. C’est cela, l’humanitaire qui quitte les chemins de la charité d’antan, sans s’engouffrer dans un professionnalisme qui risque de manquer d’âme. C’est l’humanitaire dont les plus pauvres, les blessés, les humiliés sont les premiers agents. Les temps présents de guerre et de misère, le sens nouveau de notre responsabilité par rapport à elles, pourraient-ils accoucher de ce volontariat qui garantisse que les plus faibles inspirent nos décisions politiques, économiques, écologiques, bioéthiques ? Alors, la souffrance de ceux à qui nous offrons nos heures libres, n’aura pas été vaine. Elle nous aura mis sur des chemins nouveaux, en direction d’une paix, d’une justice qui auront peut-être de meilleures chances de durer.

(Revue Quart Monde n°149, 1993/4)