Trimestriel 1994/3

N°151 - Citoyens, capables de responsabilité

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Citoyens, capables de responsabilité

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

L’abstention assez massive aux élections pour le Parlement européen n’a pas fait de vagues dans l’opinion. Pour les citoyens, nous dit-on, c’était une manière - peut-être pas la plus heureuse - de dire que l’Europe des économies et des finances, telle qu’elle se développe, ne les passionne pas. N’était-ce pas aussi une expression de leur sens de la dignité ? Pourquoi se déplacer pour donner mandat à une instance de cette Union européenne qui ne cherche pas vraiment à inventer avec eux leur place de citoyens ?

Que cette Europe ne s’enracine pas davantage dans les peuples inquiète pourtant quelques-uns. Cela inquiète en particulier ceux qui ne savent que seule une politique européenne globale contre le chômage, contre la pauvreté et pour les droits de l’homme permettra à tous les citoyens de se retrouver d’accord pour s’éveiller ensemble à cette Europe qui pourrait être une chance pour tous ?

La question est souvent posée en termes de droits : si les Européens avaient droit à une meilleure information, si surtout, ils pouvaient poser davantage sur les décisions politiques, ils ne se tiendraient pas ainsi à l’écart. Mais cette conception des citoyens en éternels demandeurs de droits, n’est-elle pas dépassée ?

C’est la question que posait le père Joseph Wresinski, homme instruit par l’expérience et la pensée des plus pauvres. « … Les plus pauvres ne le disent souvent : ce n’est pas d’avoir faim, de ne pas savoir lire, ce n’est même pas d’être sans travail qui est le pire malheur de l’homme. Le pire des malheurs est de vous savoir compté pour nul (…). Le pire est le mépris de vos concitoyens (…) qui vous tient à l’écart de tout droit (…) et vous empêche d’être reconnu digne et capable de responsabilités » .

Le père Joseph a singulièrement enrichi notre conception de l’homme « détenteur de responsabilités auxquelles il aspire et qui honorent sa condition humaine. N’est-ce pas pour lui permettre de les assumer en toute dignité qu’il réclame des droits ? C’est l’indivisibilité des droits et des responsabilités que les plus pauvres de par le monde nous rappellent (…) de façon concrète et irréfutable. »

« Tout homme est appelé à contribuer au bien de tous », rappelait le fondateur d’ATD Quart Monde aux plus pauvres eux-mêmes. « Vous êtes les premiers responsables de plus pauvres encore que vous, responsables aussi d’apprendre cette citoyenneté au service des plus vulnérables à tous les Européens. »

Cette Europe, où la loi du plus compétitif céderait la place à la responsabilité du plus faible, serait-elle plus susceptible d’intéresser les citoyens que nous sommes ?

(Revue Quart Monde n°151, 1994/3)