Mars 1995/1

N°153 - Il faut rêver

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Il faut rêver

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

Pourquoi la communauté internationale semble-t-elle croire aujourd’hui plus que jamais aux fatalités ?

Hier nous paraissait fatale la coupure du monde en deux blocs politiques diamétralement opposés. Aujourd’hui, paraît inévitable la coupure du monde en deux blocs économiques : le bloc de ceux qui travaillent et produisent des richesses, et le bloc de ceux qui, pendant longtemps, ne le feront plus et seront réduits à la dépendance.

La première de ces fatalités, les peuples eux-mêmes l’ont démentie. Fallait-il aussitôt la remplacer par la seconde, comme s’il était impossible de croire en une humanité capable de s’unir ? Que la coupure soit politique ou économique, ce sont toujours des êtres humains qui choisissent ou acceptent de se séparer de leurs semblables. Pourquoi faire croire qu’ils ne pourraient pas refuser ces séparatismes ?

Il est vrai que nos comportements donnent à croire que nos nations ont fait le deuil de bien des idéaux que nous qualifions aujourd’hui d’utopiques pour ne pas les avoir atteints. Or, qui les trouvait utopiques à l’heure de la signature de la Charte des Nations unies ? Devant le Rwanda, la Bosnie, le chômage rampant, la misère qui ne se cache plus dans les coins les plus obscurs du monde, nous arborons un réalisme nouveau : « Il ne faut pas rêver... » Mais ce réalisme tient compte de quelles réalités ? Et de quoi faut-il cesser de rêver ?

Il y a des réalismes qui mentent sur l’homme, ignorant volontairement ce qu’il porte en lui de liberté et de fraternité. C’est le cas du réalisme économique qui ignore sa liberté de choisir une économie pensée et expérimentée pour les hommes. Cette liberté existe, et un réalisme authentique tiendrait compte du fait qu’on n’a jamais réussi à empêcher l’humanité de rêver ni d’expérimenter ses rêves dans la vie quotidienne. Des millions d’hommes, de femmes, de jeunes, d’enfants rêvent d’un monde où comptent d’abord les personnes, celles qu’ils aiment, celles dont le bonheur dépend d’eux. Des millions de foyers dans une misère qui les exclut rêvent de trouver les chemins qui les ramènent au cœur d’un monde où ils compteraient pour les autres. Et toute cette humanité qui rêve pose aussi des gestes qui correspondent à son rêve.

Ce fut un rêve de liberté expérimenté dans le secret de la vie personnelle de beaucoup, qui fit tomber les murs et cesser l’oppression politique. Le rêve de faire usage de notre liberté pour faire tomber les murs et cesser les oppressions économiques, serait-il moins « opérationnel » ? Le réalisme qui honore l’homme n’est-il pas celui qui admet que seuls ses rêves le font avancer ? N’est-il pas celui qui sait reconnaître les « utopies » que, peut-être, nous cachons pour ne pas être pris pour des irréalistes, des rêveurs, justement ?

Un homme est passé en ce monde, que nous ne pouvons plus oublier. Car il a démontré que la misère n’était pas fatale, que nous pouvions nous mettre à la détruire, ici et maintenant. Le père Joseph Wresinski a créé les espaces de retrouvailles entre ces deux parties de l’humanité coupées l’une de l’autre : les populations exclues et les populations jugées « actives » (comme si les exclus ne l’étaient pas) Il nous a appris le sens d’un temps sabbatique consacré à transformer le temps de chômage des travailleurs exclus en un temps lui-même sabbatique de formation humaine et culturelle. Ce temps volontairement dégagé permet aux plus pauvres, considérés comme des véritables partenaires, de faire valoir leur personne dans l’ensemble de l’activité économique, sociale, culturelle et politique de demain.

Tout citoyen est libre d’expérimenter ce temps sabbatique commun, à partir duquel bâtir une civilisation, donc une économie de l’homme et pour l’homme. Certains le font déjà, sans que les réalistes de la politique de nos pays y prennent garde. Ne serait-ce pas réalisme que de faire le compte de ceux qui rêvent et tentent de vivre une civilisation avancée, de les rassembler et de mettre en valeur les dizaines de milliers d’expériences qu’ils réalisent ?

(Revue Quart Monde n°153, 1995/1)