Septembre 1995/3

155 - L’école du courage

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

L’école du courage

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

Au village où nous nous rendons en ce très froid matin de septembre, deux édifices seulement sont construits en pierre : une petite ancienne prison pour détenus politiques et la minuscule église San Martin.

Mais sommes-nous dans un village, à San Martin ? Les huttes dispersées qui se collent par dizaine aux pentes de la Cordillère, à quatre mille mètres d’altitude, sont en adobe, briques de boue et de paille, résistant mal aux pluies de l’été. Un groupe de familles aymara avec mille enfants s’y trouve réfugié, plus ou moins en fraude. Elles ont fui la sécheresse des terres anciennes ou le chômage des vallées où les mines ont été fermées. A San Martin, un peu en dessous d’une décharge publique, elles sont périodiquement menacées d’expulsion.

Peuple qui n’a plus de place sûre nulle part. Il y avait là cette petite prison, désaffectée depuis le dernier changement de régime politique. Les autorités de la ville en bas y ont envoyé un instituteur aymara. Celui-ci a passé un coup de peinture sur les murs tachés de sang, abattu quelques parois pour faire de deux cellules une classe. Faute de place, l’une de ces classes primaires se tient dehors. Les enfants sont assis dans la poussière, devant un grand carton blanc dressé sur un bout de rocher en guise de tableau noir.

A l’intérieur, les enfants ne sont pas beaucoup mieux équipés. Pas de bancs, pas de meubles ni de manuels scolaires, juste un cahier par élève. Le directeur et quatre jeunes enseignantes n’avaient reçu, début septembre, que deux mois de salaires pour l’année. Ils trouvent pourtant le moyen de descendre en ville, pour aller photocopier des pages de manuels chez leurs collègues moins démunis

L’une d’entre elles nous parle en pleurant : « Je suis là parce j’aime ces enfants, mais que pouvons-nous faire ? En ville, on nous a oubliés. » Une autre ne cesse de nous tirer par la manche : « Vous n’allez pas oublier ma classe ! » C’est celle qui se déroule dehors, sous le soleil qui, dans la journée, brûle les corps et les cerveaux. « Voyez comme leurs cahiers sont propres. Ils sont pourtant dans la poussière et nous n’avons pas l’eau. » « Leurs parents ne savent pas lire », ajoute t-elle discrètement.

Ecole du courage qui accueille 300 enfants, alors que 700 demeurent sans instruction. Enfants d’un peuple qui, en quelques heures, va nous rendre témoins de sa culture : la flûte, les tambours, les clochettes, le chant, la danse, les travaux de tissage, sans oublier les briques de boue et de paille. Quelques heures de fierté, et d’illusion peut-être aussi. Car que peut tout ce courage, quand une culture s’étiole, faute de pouvoir communiquer vraiment avec d’autres cultures ? L’école, n’était-ce pas la dernière chance réelle de vivre la tête haute, face à cette ville en bas qui marche vers la modernité ?

La vie se mondialise. Ce serait un bien, si l’école se mondialisait aussi. Pourrions-nous, pour cela, dans nos discussions et nos luttes scolaires, parfois peut-être un peu spécieuses, ouvrir une place à des dizaines de milliers d’enfants sur des rochers arides dans l’hémisphère Sud ? Ils ont pour seul bagage une culture orale, manuelle, mélodique, qui risque de mourir. Habiteront-ils un jour la ville, miroir aux alouettes à leur pied, parce que nous aurions su leur offrir les moyens de la communication ?

(Revue Quart Monde n°155, 1995/3)