Décembre 1995/4

156 - La culture, un combat pour l’unité des hommes

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

La culture, un combat pour l’unité des hommes

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

« La culture au sens large est ce dont, d’une façon générale, le monde ouvrier a toujours été privé. Il a dû se bâtir et sortir de la pauvreté à la force de ses poignets et grâce à son organisation. Les travailleurs en grande pauvreté n’ont pas cette possibilité-là. La culture est désormais pour eux un besoin et un droit absolu. » Un besoin et un droit absolu, depuis toujours. Pourtant, malgré l’action, pleine d’enseignements nouveaux, engagée par le père Joseph Wresinski en 1957, malgré les initiatives d’autres associations, l’Europe politique, à chaque soudain réveil à la réalité de la misère, comme prise de panique, ne se réfugie-t-elle pas dans les gestes séculaires : l’asile, la soupe gratuite, le logement précaire, le petit emploi de service sans sécurité... ? Changer le nom des gestes, ce n’est pas changer la société qui les pose. Ce n’est pas quitter la société de l’aumône faite aux plus pauvres. Ces mesures n’ont aucun rapport avec une politique moderne. Elles sont comme un écho venu du fond des âges, de ce que d’innombrables générations firent avant nous.

Sans partage de la créativité culturelle, il est vain, pensait le père Joseph Wresinski, de parler de partage de la créativité économique. Dans une économie de marché qui ne pourra pas, en toute probabilité, offrir à tous, dans un avenir prévisible, les moyens et la possibilité de participer à la production économique, il est vain de chercher une juste répartition du travail sans chercher, en même temps, une juste répartition des autres activités humaines, particulièrement des activités culturelles. L’égalité des chances existera ou n’existera pas, selon nos efforts pour la promouvoir dans l’ensemble des activités qui font avancer les peuples.

C’est cette considération qui a conduit le père Joseph Wresinski à proposer à la communauté internationale de « repenser l’activité humaine » et, pour commencer, d’abolir le temps de chômage des travailleurs et travailleuses les plus défavorisés, en le transformant en un « temps sabbatique de l’avancée humaine et culturelle, temps de la formation la plus vaste, y compris à la participation politique, religieuse et à la création artistique. »

Le combat engagé par le père Joseph Wresinski est triple : un combat pour le droit de tous d’avoir accès au marché de l’emploi, d’y être utiles dans des conditions de dignité et pour des temps conséquents ; un combat pour le droit de tous d’être créatifs et utiles durant les temps où ils ne seraient pas actifs sur le marché de l’emploi ; et un combat pour une juste répartition, dans la vie active de chacun, de temps passés dans et de temps passés en dehors du marché de l’emploi d’une économie de marché.

Mais ne nous y trompons pas. Pour le père Joseph, il n’en allait pas d’une action culturelle pour remédier au chômage, pour éviter de condamner à l’inutilité une partie de l’humanité. Il en allait, il en va d’un amour qui lie tous les hommes, qui veut que l’autre soit premier, plus grand, plus utile que soi. Il en va de l’honneur et de l’unité de l’humanité.

(Revue Quart Monde n°156, 1995/4)