Mars 1996/1

N°157 - Ils restent

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Ils restent

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

Quelques part, au Sud du Sahara, dans un village menacé de la désertification qui ronge le pays par mètre, un jeune instituteur fut envoyé, voici deux ans, pour faire l’école. Il fallait la faire, en effet, car il n’y avait pas de case prévue, même pas quatre poteaux retenant quelques nattes au-dessus des têtes enfantines comme protection du soleil et, si Dieu le voulait, de la pluie.

Pas de classe, pas de manuels, pas de bicyclette, et bientôt plus de salaire… Car depuis que le Fonds monétaire international a imposé (« proposé » est le terme convenu) un plan de redressement économique. L’Education nationale ne peut plus payer son personnel qu’au compte-goutte. Peut-être pourrions-nous dire que si elle régresse, elle le fait à reculons, à son corps et son âme. Elle ne le pourrait pas sans cet instituteur qui refuse de s’en aller, sans ce village qui refuse de le laisser partir.

N’avions-nous pas vu la même chose, voici sept mois, à 5 000 mètres d’altitude dans la Cordillère des Andes ; des instituteurs sans manuels, sans salaire depuis le début de l’année, quelques classes abritées par les murs d’une ancienne prison, une autre classe en plein soleil et plein vent des Andes ? Tout cela, parce que, pour les peuples, l’avenir n’est pas ce qu’il est pour les instances internationales bailleurs de fonds ; l’avenir n’est pas l’économique au prix de l’homme, mais l’homme qui, sûr et fier de ses capacités, bâtira son économie.

Dans cette bataille (car il s’agit bien d’une bataille, même si elle n’est pas de celles qui troublent l’opinion internationale), des hommes et des femmes défendent leur terrain ; une classe, une école coranique, un approvisionnement de médicaments à prix modique… Des hommes, des femmes défendent leur centre de quartier, les moyens fragiles de leur action avec des jeunes à la rue … Pourquoi tenir si fort à ces gouttes d’eau dans la mer de misère qui monte partout ? Parce que « l’heure de l’homme est revenue » Le père Joseph Wresinski demandait aux Nations unies en 1985 d’en prendre conscience, les avertissant que « les plus pauvres survivent grâce à leur propre courage et grâce au courage des simples citoyens qui se rangent à leurs côtés pour refuser la misère ». Des amis africains lui firent aussitôt écho : « Le remède de l’homme, c’est l’homme ».

Savent-ils, ces citoyens, ces amis de Moscou, de New York ou d’Amsterdam, de Dakar ou de Ouagadougou ; savent-ils, ces instituteurs dans la brousse ou dans les Andes – dont nous devons faire taire le nom – que nous leur devons d’entrer dans le prochain siècle, la tête haute, malgré tout ? Un monde qui ne le comprendrait pas, qui n’irait pas le leur ire ni les soutenir, se tromperait d’avenir, se tromperait de paix.

Voulons-nous être de la génération de ces hommes et de ces femmes qui auraient retrouvé leurs repères quand il en était encore temps ?

(Revue Quart Monde n°157, 1996/1)