Juin 1996/2

N158 - Le refus de la misère, une affaire de fraternité

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Le refus de la misère, une affaire de fraternité

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

« La loi-cadre contre l’exclusion bute sur les écueils budgétaires » titre un grand quotidien français. Aussi, beaucoup s’inquiètent de voir cette loi se réduire à une peau de chagrin. Cela n’est sans doute pas une vraie surprise pour tous ceux qui savent combien les plus pauvres restent dépendants des aléas de la conjoncture politique ou économique et de l’absence d’une véritable mobilisation de l’opinion.

Cependant, au moment précis où cette loi d’orientation s’élabore à Paris, la communauté internationale nous offre - et c’est une première – deux textes clés en vue d’éradiquer la grande pauvreté :
— l’étude Atteindre les plus pauvres, publiée par l’UNICEF à New York ;
— l’étude Extrême pauvreté et Droits de l’homme, qui sera prochainement soumise à la Commission
— des Droits de l’homme de l’ONU à Genève.

La loi d’orientation et ces deux textes, qui forment ensemble un véritable guide pour la vie sociale et politique, nationale et internationale, ont été demandés par le même homme, venu jusqu’à nous du plus bas du monde. Tous ont été réalisés en partenariat avec les plus pauvres que cet homme avait rassemblés autour de lui. Aucun de ces textes ne dit tout. Aucun, sans doute, ne sera doté de moyens d’application à la hauteur de leurs ambitions. C’est évidemment dommage, mais avant de s’en plaindre, ne faudrait-il pas prendre acte des avancées qu’ils représentent et faire sonner les cloches à travers le monde ? Complets ou parcellaires, assortis ou non de moyens convenables d’application, ces textes, s’ils ne sont que des textes, n’en représentent pas moins de solides points de repères.

Les plus pauvres le savent : aucun texte n’a jamais mis fin, à lui seul, à la misère. De grandes lois ont pu l’aggraver, de petites lois l’ont parfois fait reculer. Parce que tout dépend de la fraternité de ceux qui les appliquent.

Aucune loi ne peut obliger un être humain à voir dans un autre être humain son frère. Et s’il ne le fait pas, il détournera la loi qui l’oblige de traiter en égal ce frère méconnu.

C’est pourquoi le père Joseph Wresinski, à l’appui des lois décisives, demandait des campagnes :

« non pas de solidarité, ce qui ne veut rien dire, mais de fraternité », comme il l’écrivait un jour. « Donnez aux plus pauvres la plénitude de la fraternité, et les lois et leur financement suivront », disait-il encore en substance. La campagne qu’il demanda à la France, à l’appui du rapport Grande pauvreté et précarité économique et sociale, lui a été refusée.

Depuis, les familles du Quart Monde ne sont pas demeurées en reste. Avec toutes les associations amies, elles ont elles-mêmes déclenché un mouvement dont la classe politique ne voyait pas l’utilité.

La loi d’orientation sera ce qu’elle sera, et nous ne cesserons d’ici son adoption par le Parlement de convaincre chacun de sa nécessité comme de son ampleur. Et quand elle sera, il ne sera pas l’heure de baisser les bras.

(Revue Quart Monde n°158, 1996/2)