Septembre 1996/3

N°159 - Quels moyens pour quelles ambitions ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Quels moyens pour quelles ambitions ?

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

A la suite de la proclamation de la Journée mondiale du refus de la misère, inaugurée par le père Joseph Wresinski en 1987, à la suite de l’année internationale pour l’élimination de la pauvreté 1996, voici qu’approche la décennie du même nom. L’Assemblée générale de l’ONU la lancera pour les années 1997 à 2006. C’est donc avec un engagement officiel commun au refus de la misère, que les États du monde entier entreront dans le troisième millénaire. Le mérite du vingtième siècle aura été de comprendre que combattre la pauvreté, en toute justice, en toute humanité et en toute efficacité, requiert d’abord de se porter vers ceux qui en ont le plus et le plus longtemps souffert. Si nous pouvions entrer dans le troisième millénaire avec quelque humeur et avec beaucoup d’espérance, ne serait-ce pas à la condition de ne plus abandonner les plus souffrants que sont les populations du Quart Monde ?

La question n’est donc plus de savoir où commencer le combat mais qui s’y engagera et avec quels moyens. Qui s’y engagera ? Les Etats ne peuvent dire leur bonne volonté qu’au nom des peuples. Mais est-il un autre combat où leur dépendance des peuples soit plus grande ? Le refus de la misère, du rejet des plus faibles, se joue d’abord dans l’esprit, le cœur et la vie des citoyens. Deux millénaires d’histoire de l’humanité le démontrent. C’est bien pourquoi le père Joseph Wresinski, toute sa vie, a plaidé pour des législations, certes, mais avant tout pour de véritables campagnes de mobilisation des citoyens. Lui savait ce que savent les très pauvres : ceux qui ont les moyens de leur citoyenneté, même s’ils l’oublient, ont un vrai pouvoir lorsque leur cause est forte et qu’ils en prennent les moyens. S’ils ne l’avaient oublié, laisseraient-ils le prix du pain des pauvres doubler, tripler à travers le monde, sur simple décision des Etats riches ?

Se mobiliser en citoyens, mais avec quels moyens ? Le second millénaire aura eu ce mérite aussi de nous permettre de laisser derrière nous non seulement les distributions déshonorantes aux pauvres, mais aussi les petites mesures qui ne libèrent pas les populations : l’enseignement à faible ambition pour les enfants pauvres, le logement aux normes réduites à l’extrême pour les sans-revenu, le revenu minimum sans les moyens de devenir un être « cultivé », créatif, utile au monde. De telles mesures sont devenues indéfendables et si nous en avions eu besoin, confirmation nous en fut donnée par le représentant de l’Organisation internationale des télécommunications. Dans une rencontre faite à la demande du secrétaire général des Nations-Unies entre fonctionnaires de l’ONU et délégués du Quart Monde à Genève, il posa cette question : « Comment, dans le combat contre l’extrême pauvreté, allons-nous investir les moyens de communication les plus modernes ? »

Ce 25 juin 1996, le discours sur le refus de la misère prit ainsi un nouveau tournant dans la communauté internationale.

Faire usage des moyens modernes de communication, les mettre entre les mains non pas des États mais des peuples qui veulent vraiment s’unir, vraiment faire s’écrouler tous les murs, vraiment cesser les guerres, vraiment éliminer la misère, voilà le contraire de l’oppression de l’homme par l’homme, si nous entrons avec cette ambition dans une décennie qui nous portera au-delà de l’an 2000, tous les espoirs ne sont-ils pas permis ?

(Revue Quart Monde n°159/3)