Décembre 1996/4

N°160 - La tolérance suffit-elle ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

La tolérance suffit-elle ?

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

Tolérer : supporter par indulgence, en faisant un effort sur soi-même...

Tolérance : acceptation des opinions d’autrui, même si on ne les partage pas...

En somme, dans la tolérance, chacun demeure ce qu’il est, le monde reste en état, nous nous contentons de peu ! Notre ambition pour la vie entre les peuples ne va-t-elle pas infiniment plus loin ? Pour les plus pauvres, pour ceux que nous acculons à une existence essentiellement faite de différences et où personne ne veut avoir rien de commun avec vous, la tolérance est comme un de ces vêtements démodés et trop étriqués que leur offrent nos vestiaires gratuits.

De cette existence où tout nous s‚pare, où rien ne nous est commun sauf la souffrance, le père Joseph Wresinski parlait avec les familles entassées, toutes nationalités, ethnies et religions confondues, dans les cités les plus défavorisées de France. Ce fut en 1980, au rassemblement Fraternité Quart Monde - Immigrés, à la Mutualité à Paris.

« ... Dans notre combat pour être unis, bien des pièges nous sont tendus pour nous empêcher, justement, de tenir ensemble, d’être solidaires entre nous. (...) Mal logées les unes et les autres, familles d’immigrés et familles du Quart Monde, menacées de saisies et d’expulsions, nous vivons bien souvent sur les nerfs et nous finissons par nous méfier les uns des autres, par nous éviter. Il nous arrive d’empêcher nos enfants de se parler ; nous fermons nos portes et nous fermons nos cœurs. (...)

Il nous arrive ainsi de nous d‚tester. A cause des malheurs qui pèsent sur nous, nous voilà introduits dans le cercle infernal de la méfiance et de la jalousie qui font naître en nous la peur. (...) La peur des uns et des autres, la peur de cet inconnu qui habite pourtant sur le même palier que nous et qui subit les mêmes conditions, la même menace d’expulsion, qui est aussi mal vu que nous à la mairie, dans le quartier, par les services sociaux et les associations. C’est cette peur qui nous mène aux insultes, aux injures, aux menaces, parfois aux coups entre nous. (...)

Pourtant, malgré tous ces obstacles, notre combat nous a rapprochés à tel point les uns les autres, que ce soir nous sommes là comme des frères, nous rendant compte que nous nous sommes vraiment mieux compris. Nous savons désormais que ce n’est pas la différence de peau ni de langue ni de manières de faire qui est importante pour nous ; ce qui est important, c’est l’avenir de nos enfants. L’important est que nous nous fassions respecter ensemble, que le droit au respect, nous l’exigions ensemble. (...)

La troisième chose que nous avons apprise ensemble, est de ne plus être naïfs, de ne plus laisser casser notre fraternité par d’autres. Nous ne nous reconnaissons plus le droit d’écouter ceux qui viennent nous dire que les étrangers prennent notre travail, que les familles du Quart Monde salissent nos cités. Nous n’avons pas le droit d’écouter ceux qui viennent nous dire cela, et nous ne les écouterons plus... »

Les plus pauvres ne peuvent se contenter de la fade tolérance de l’autre. Ils ont trop besoin les uns des autres et de nous tous pour gagner un combat que seule peut gagner l’unité. Cette unit‚ qui n’est pas tolérance mais passion de l’autre qui veut qu’il passe devant, qu’il réussisse. Parce que je suis lui, parce qu’il est moi.

Les pauvres ne sont pas seulement des agents de tolérance. Ils sont aussi les premiers défenseurs de la fraternité.

(Revue Quart Monde n°160, 1996/4)