Février 1997/1

N°161 - La fracture du temps

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

La fracture du temps

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

Un procès qui vient de se dérouler au Pays-Bas rappelle l’étrange ambiguïté qui règne depuis le temps immémoriaux dans nos esprits au sujet du travail des pauvres. Mme X, habitante d’une des villes les plus pauvres du pays où le chômage atteint des taux au-dessus de la moyenne, bénéficie du « bijstand » (revenu minimum) A ce titre elle est tenue d’être quotidiennement à la recherche d’un travail. Du travail, de fait, elle en a trouvé – et qui fait sens – dans une association humanitaire. Mais il s’agit d’un plein temps de bénévolat et au regard de la loi le bénévolat n’est pas du travail pour les pauvres. Encore, si Mme X s’était mise à la disposition de la commune pour une activité non rémunérable choisie au gré de l’Etat, les instances judiciaires eussent-elles peut-être fermé les yeux. Mais Mme X a trouvé seule son emploi et ni elle-même ni l’association de son choix ne tiennent à en perdre la maîtrise au profit de la municipalité. La loi ne laisse’ pas cette liberté du choix à ceux qu’elle prend en tutelle. Mme X a perdu son procès et doit choisir entre son « bijstand » et ce travail.

Dans une autre ville néerlandaise, la municipalité reconnaissant l’aberration de jalouser aux pauvres un bénévolat éminemment utile librement choisi, a décidé d’enfreindre la loi ouvertement à chaque fois que l’occasion se présente. S’il devait y avoir procès, il se jouerait non plus entre une simple citoyenne et sa commune toute puissante, mais entre l’Etat et une municipalité, capitale d’une province. Pour l’heure, le conflit reste à une simple réprimande sans suite à l’adresse de l’autorité de la ville.

Mais peut-être l’illustration la plus « parlante » de notre volonté que le travail des pauvres soit un travail obligatoire et, pourquoi ne pas dire le mot, forcé, nous vient-elle de Rennes. M. Y était également tenu de chercher du travail à cause de la prestation sociale qu’il touchait.

Illettré, il essuyait refus sur refus. Un jour il a dit non à ce soi disant-devoir de se faire quotidiennement humilier en ces termes : « Ils n’ont pas le droit de faire de moi un mendiant du travail ! » Avec le soutien d’un centre social, il a alors tenu, bénévolement, un atelier dans lequel les adolescents venaient apprendre à réparer leurs bicyclettes. Grâce à l’aval d’une instance publique, peut-être a-t-il eu plus de chance que Mme X à Etten-Leur dans le Brabant ? Car le souci de nos sociétés paraît être de ne pas perdre le contrôle sur eux comme par crainte que cet homme, cette femme, échappant à la peine du labeur, ne minent un fondement social. En quoi leur liberté, tellement réduite dans la situation actuelle de l’économie, est-elle redoutable jusque dans son dernier brin ?

Le travail, honneur, épanouissement, passion d’une vie et, bien sûr, enrichissement matériel, culturel, humain constant pour les uns, travail digne du temps de l’avancée des Droits de l’homme pour les nantis, doit demeurer peine, abrutissement physique et intellectuel, oppression pour les pauvres. Ainsi, la fracture entre les hommes n’est pas seulement une fracture matérielle et sociale ; elle est une fracture dans le temps, les uns vivant déjà au troisième millénaire, alors que les autres sont maintenus prisonniers dans un siècle depuis longtemps révolu. Il n’y a plus de monde commun parce que qu’il n’y a plus de temps commun.

Comment faire demandait le père Joseph (dans les années 80 !) pour que le temps de la vie professionnelle de plus en plus accélérée et celui de la vie sans emploi anormalement ralentie se rejoignent dans un temps sabbatique, un temps de liberté commun « où marcher au même pas » ? Comment recréer une communauté du temps pour recréer une communauté de destin ?

(Revue Quart Monde n°161, 1997/1)