Novembre 1997/4

N°164 - La beauté, il faut être dedans

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

La beauté, il faut être dedans

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

« Rien n’est jamais trop beau pour les plus pauvres, rien ne sera jamais assez beau pour eux » disait le père Joseph Wresinski lorsqu’il mit en construction le plus beau des petits jardins d’enfants au bord du camp de Noisy-le-Grand dans les années soixante. A cette époque, Jean Bazaine, à sa demande, avait déjà créé ses vitraux pour la chapelle du camp et il avait accroché des lithographies originales de Miró, Braque et Léger, aux murs du Foyer féminin qu’il avait aidé à bâtir de ses mains. Le beau, la beauté ?

C’est aux chefs d’oeuvre picturaux que je pensais, en hollandaise dont le sens de la beauté a été éveillé avant tout par les grands peintres de son pays.

Mais, « qu’est-ce que la beauté pour vous ? », demandais-je à un ami, homme du Quart Monde, hier soir, pleine d’hésitation devant la feuille blanche du présent éditorial. « Voulez-vous y réfléchir ? » ai-je encore ajouté. « C’est tout réfléchi », me rétorqua-t-il. « Il est beau que le père Joseph soit connu à travers le monde entier. Et beau de faire tout notre possible pour cela. » « Pourquoi ? » « Parce que le père Joseph, toute sa vie, a pris soin des enfants les plus malheureux. Même des enfants comme moi, il a voulu qu’on aille à l’école, qu’on apprenne. » II ajouta : « La Dalle du Trocadéro est belle, mais surtout, elle apporte le bonheur du père Joseph. Elle est belle parce qu’elle apporte sa bonté. Elle est un symbole, me dit-on. » « Un symbole de la beauté dans le monde ? » « Non, un symbole de la bonté que le père Joseph a apportée au monde entier. »

Mon ami qui a grandi dans un orphelinat d’enfants pauvres en Belgique, n’a pas appris à lire ou à écrire, mais tout petit, il grappillait où il pouvait crayons et papier pour dessiner. « Puis, dit-il, tous ces hivers entiers où je n’avais rien à faire, parce qu’on ne me louait qu’en été pour les travaux de la terre, j’ai toujours dessiné pour ne pas m’ennuyer. » « Aujourd’hui, vous dessinez encore et même, vous vous êtes mis à la peinture. Est-ce toujours pour ne pas vous ennuyer ? » « Mais non, aujourd’hui je travaille, mais je dessine pour faire connaître le père Joseph. Et je travaille aussi à la Dalle commémorative que nous allons inaugurer à Bruxelles. D’y travailler, c’est de la beauté. » (« Dat is schoon », dit-il dans sa langue flamande.)

« Le plus beau que j’ai vécu de toute ma vie, me racontera encore mon ami, c’est la grande pièce de théâtre que nous avons montée le 17 octobre 1987. J’étais dedans. Mes jambes en tremblent encore. Le diable venait voler les enfants des pauvres ; j’étais de ceux qui devaient le chasser. La beauté, il faut être dedans. » Puis, de nouveau, après un temps : « Rien n’est beau sans la bonté. »

Réflexion d’un homme de la misère qui ne cherche pas à prouver quelque chose. Il raconte activement son expérience, lui, d’habitude si taciturne. Et son expérience invite au silence sans lequel la grandeur des êtres nous reste cachée, et leur beauté aussi peut-être.

(Revue Quart Monde n°164, 1997/4)