Février 1998/1

N°165 - Joseph Wresinski : La place du pauvre dans la pensée

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Joseph Wresinski : La place du pauvre dans la pensée

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

Permettez-moi de rendre aujourd’hui au père Joseph cet espace de l’éditorial qu’il a tenu du premier numéro de la revue Igloo, en 1960, jusqu’à son rappel à Dieu, il y a dix ans, le 14 février 1988. En 1965, il écrivit une préface qui garde valeur de manifeste pour une connaissance au service d’une humanité enfin rassemblée, enfin unie, d’une humanité qui veut vaincre l’exclusion. En voici l’essentiel.

(…) Les pauvres ne sont pas étrangers à la pensée de l’homme. Bien au contraire ils sont, de plus en plus, présents à ses préoccupations. Qui, aujourd’hui, ne s’interroge pas, d’une manière ou d’une autre, sur la pauvreté, quelles que soient sa philosophie, son opinion religieuse ou sociale ? Comment se fait-il, dès lors, qu’on trouve au sein des sociétés les plus riches un état de misère qui rappelle étrangement les images de la misère des siècles passés, sans qu’il soit fait un effort sérieux pour les comprendre ?

Il faut d’abord reconnaître que nous tendons à considérer, non pas la pauvreté en tant que telle, mais, beaucoup plus, les personnes ou catégories qui la vivent. Peut-être avons-nous cette façon de voir, parce qu’à travers une civilisation judéo-chrétienne, la pauvreté nous a été présentée d’une manière imagée dans des personnes : la veuve, l’orphelin... Nous avons retenu de ces images l’aspect individuel, plutôt que les traits universels que pourtant elles nous brossent de façon non équivoque. Ainsi, dans ce Lazare, exclu, répugnant, pétri de honte...

Nous avons donc pris en considération la veuve et l’orphelin. A côté d’eux, bien entendu, d’autres pauvres ont été introduits dans notre pensée : l’esclave, le paysan, l’ouvrier, l’homme des pays en voie de développement... Un à un, ils nous ont été imposés, souvent par la lutte, et nous avons alors analysé leur cas. Nous n’avons pas, pour autant, cherché à comprendre ce qu’il y avait d’universel dans leur condition, pour être préparés à reconnaître, ou même à prévoir, la pauvreté sous toutes ses formes.

Cette tendance à voir des personnes plutôt que la condition qu’elles partagent avec une grande partie de l’humanité, s’est trouvée renforcée par la conception survenue au cours de l’histoire du bon et du mauvais pauvre. Dans une telle conception, à laquelle d’ailleurs nul n’échappe entièrement, il ne peut être question d’accuser la pauvreté en tant que telle. Nous nous indignerons plutôt que telle catégorie se voit obligée de l’assumer. Pour telle autre, nous dirons qu’elle est méritée.

Le bon pauvre, c’est aujourd’hui sans doute l’ouvrier, le vieillard, le réfugié et avant tout, l’affamé des continents moins développés. D’autres, travailleurs instables peut-être ou sortant de prison, familles errantes, nous sont encore par trop répugnants. Ce sont de mauvais pauvres : ils ne méritent, ni ne désirent, autre chose. En somme, les vraies dimensions de la pauvreté et de la souffrance ne leur sont pas encore reconnues. (...)

Faute de connaissances universelles, nous ne savons pas reconnaître la pauvreté. La découvrir sous une forme ou sous une autre est à chaque fois un processus pénible. Faute de ces connaissances, une fois l’une ou l’autre pauvreté reconnue, nous avons du mal à l’analyser.

En effet, ne connaissant pas ses traits fondamentaux, chaque pauvre nous apparaît comme un pauvre nouveau. Quels seront nos moyens de communication avec cet inconnu ? Pour parvenir jusqu’à lui, nous chercherons des points de référence. Nous prendrons sa souffrance par un côté qui nous semble familier parce que nous l’avons connu chez d’autres pauvres. Notre ignorance a souvent fait de ces points de référence de véritables clichés. Qui de nous, en voyant un bidonville français, ne l’a pas en prime abord ramené à une question de pénurie de logements, de manque de travail, de salaire insuffisant ? Il est évident que ces facteurs jouent un rôle. Mais comment et pourquoi le jouent-ils ? Nous ne le savons pas car la situation qui se présente à nous est une situation nouvelle, inconnue.

Nous ramenons aussi, et c’est humain, la souffrance du pauvre à ce dont nous avons souffert ou pensons pouvoir souffrir nous-mêmes. En voyant venir l’hiver, nous concevons que les familles du bidonville souffrent du froid ou plutôt nous concevons comment nous-mêmes pourrions souffrir du froid. Ce que le froid signifie réellement pour ces familles, nous ne pouvons guère le savoir. Nous pouvons souffrir de la même chose, mais, ne vivant pas comme elles, nous ne souffrirons pas de la même manière. Il n’y a pas entre elles et nous de commune mesure.

Que nous nous référions à des aspects déjà connus de la pauvreté ou à notre propre expérience de la souffrance, notre raisonnement par trop subjectif risque de faire fausse route. Nous concevrons un secours qui ne répond pas aux vrais besoins. Pour apercevoir ceux-ci, nous devrions nous défaire de toute idée préconçue, procéder à une recherche objective.

Observer, écouter, interroger celui qui vit la pauvreté, c’est là une démarche à laquelle nous ne nous livrons pas facilement. Elle exige tout d’abord une humilité et une disponibilité très grandes. L’humilité de nous dire que ce pauvre a quelque chose à nous apprendre. La disponibilité d’accepter les conséquences de ce que nous apprendrons. Car où nous mènera-t-il, cet homme qui semble défier nos efforts de le tirer de là, qui se retranche dans cette pauvreté qui nous accuse de notre échec social ou religieux ? Ne préférerions-nous pas la détruire purement et simplement, en imposant notre volonté au pauvre, en le fractionnant, en l’obligeant à devenir comme nous ou à disparaître ?

L’analyse objective exige aussi de nous une grande compétence. Savons-nous seulement écouter le pauvre et interpréter ses paroles qui ne signifient pas dans son monde ce qu’elles signifient chez nous ? Comprenons-nous ses gestes qui sont ceux d’un univers dans lequel nous n’avons pas encore réellement pénétré ? Pouvons-nous déceler comment le pauvre nous perçoit, nous, son entourage, puisque c’est cela qui va déterminer, dans une large mesure, la façon dont il communiquera avec nous ?

Que de questionnaires mal conçus, que d’enquêtes mal menées, que d’approches inefficaces et même malfaisantes, parce que nous n’avons pas su nous mettre au diapason de celui que nous cherchions à interroger. Même dans nos recherches, nous avons voulu que le pauvre s’adapte à nous, à nos expériences antérieures, au lieu de nous adapter à lui. (...)

Tant qu’il n’existera pas de spécialisations qui nous apporteraient des connaissances universelles, les pauvres n’entreront dans notre raisonnement que par catégories et ceci, comme nous l’avons vu, avec beaucoup de mal. Et tant que certains demeureront en dehors de notre pensée, le monde sera construit sans eux.

Certes, ils pourront être acceptés dans notre cœur. Cependant, les sociétés sont bâties, non par l’amour, mais par l’intelligence, que celle-ci soit ou non animée par l’amour. Le pauvre qui n’aura pas été introduit dans l’intelligence des hommes ne sera pas introduit dans leurs cités. Tant que le pauvre n’est pas écouté, tant que les responsables de l’organisation d’une cité ne s’instruisent pas de lui et de son monde, les mesures prises pour lui ne seront que des gestes par à-coups, répondant à des exigences superficielles, et d’opportunités. Les actions subjectives qui ne s’inspirent pas de l’univers vécu du pauvre, en dépit de toute bonne volonté ne l’introduiront pas dans les structures de la société.

C’est ainsi qu’un élan généreux du cœur à travers toute la France pour les sans-logis n’a pas su porter les familles « inadaptées » jusqu’à l’intérieur des grands ensembles d’habitations. Ces familles déjà aimées peut-être, mais non pas connues, sont demeurées en dehors des murs, dans les cités d’urgence, d’hébergement, de misère... Tant que les sciences humaines et sociales n’auront pas apporté des connaissances réelles, l’urbaniste et le constructeur ne pourront que recréer un monde à part pour ceux qui sont en marge. L’assistante sociale ne pourra que s’épuiser en vain, en leur apportant des moyens qui n’ont pas été conçus pour eux. Le magistrat, faute de connaissances sur leurs dimensions et possibilités, ne pourra pas leur assurer l’égalité devant la loi. Et l’Eglise ne connaîtra pas la langue de ceux qu’elle voudrait évangéliser. (...).

En introduisant dans notre réflexion les familles rejetées, peut-être apprendrons-nous à saisir les traits universels de leur pauvreté. Nous aurons alors fait avancer tant soit peu les connaissances qui permettront de reconnaître la pauvreté de tous les temps. En ramenant chez nous le pauvre d’aujourd’hui, nous aurons préparé l’accueil de celui de demain.

(Revue Quart Monde n°165, 1998/1)