N°171 - Tout homme est habité d’esprit

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Tout homme est habité d’esprit

Auteure : Alwine Antoinette de Vos van Steenwijk, présidente du mouvement international ATD Quart Monde

Ce 2 janvier 2 000, nous serons à Rome, sur la place Saint-Pierre, pour recevoir des mains du pape Jean-Paul II lui-même, le « Prix international de la Paix Jean XXIII » , attribué au Mouvement ATD Quart Monde « pour son engagement évangélique constant dans la lutte contre la plus grande pauvreté, son intérêt actif pour les questions relatives aux droits de l’homme et pour son action en faveur des enfants. » L’attribution d’un tel prix, qualifié par certains commentateurs de « Prix Nobel de la Paix de l’Eglise catholique », est un immense honneur pour le Mouvement tout entier et il importe d’en prendre ici toute la mesure.

Reconnaître le Mouvement ATD Quart Monde de manière aussi publique n’était pas chose évidente pour l’Eglise catholique. En effet, bâtisseur d’Eglise passionné, le père Joseph avait choisi de bâtir un mouvement « hors les murs ». Ce fut, pour lui, l’acte du prêtre qu’il était : au nom de son sacerdoce, bâtir un espace d’unité entre les hommes et les femmes de tous horizons spirituels. Un espace d’unité avec et autour des plus pauvres, où lui-même, et à travers lui son Eglise, se faisait serviteur, « plus serviteur que les autres », disait-il parfois, reconnaissant le désir de tout homme, quel qu’il soit, de servir le plus souffrant que lui-même. « J’avais expérimenté la chance qu’ont les catholiques et les croyants en général ; l’éducation qu’ils ont reçue les conduit à aimer autrui (…) Je pensais qu’il fallait offrir à tous la chance que nous avions, nous, croyants. Il fallait permettre à n’importe quel homme, quelles que soient sa foi, ses idées, sa culture, de pouvoir descendre jusqu’au bas de l’échelle sociale (…) Tout homme doit pouvoir faire de la famille la plus pauvre un pôle de rencontre, un agent de libération des autres hommes, une famille qui sauve ses frères (…) Faire de l’homme le plus démuni le centre, c’est embrasser l’humanité dans un seul homme, c’est ne pas retenir le regard, ni en réduire la vision, c’est jeter celui-ci aux frontières de l’amour ; or l’amour n’a pas de frontières, il ne s’enferme pas, il est folie. »

Faire de l’homme le plus démuni le centre, c’est de cette expérience véritablement spirituelle dont les auteurs de ce numéro de la revue témoignent. Une expérience spirituelle qui transcende les différences, les appartenances religieuses ou philosophiques, qui appelle chacun à aller jusqu’au bout de ce à quoi il croit, en confrontant sa foi religieuse ou ses convictions philosophiques non-religieuses à la réalité de la vie et de la pensée des plus pauvres.

Cette attribution du Prix Jean XXIII pour la paix nous le rappelle opportunément au seuil des années 2 000 : notre Mouvement, à cause de la grandeur de son fondateur, est dépositaire d’une spiritualité pour notre temps. Une spiritualité qui repose sur une conviction intime : « Tout homme est habité d’esprit », tout homme a une pensée à communiquer aux autres hommes, tout homme veut et doit pouvoir laisser une trace de lui-même en apportant une contribution unique et particulière à l’avenir commun de l’humanité. Cette spiritualité-là se traduit dans une véritable culture, la culture du refus de la misère. En cette année 2 000 proclamée par les Nations unies « Année internationale pour la culture de la paix », nous est ainsi rappelé que la paix, la vraie paix, n’est pas seulement un état de non-guerre. L’ambition est plus haute : elle est bien, comme le disait encore le père Joseph le 17 octobre 1987, de bâtir un monde « où tout homme aurait mis le meilleur de lui-même avant que de mourir. »

(Revue Quart Monde n°171, 1999/3)