Décembre 2000/4

N°176 - Afin que nos courages se rejoignent

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

« Afin que nos courages se rejoignent »

Auteur : Eugen Brand

Enseignant, Eugen Brand, de nationalité suisse, marié et père de trois enfants, a rejoint le volontariat ATD Quart Monde en 1972. Il a participé à de nombreux projets en Europe, en Amérique du Nord et du Sud. Il a été responsable national d’ATD Quart Monde-Suisse avant de rejoindre le centre international de ce Mouvement pour y assumer, aux côtés d’Alwine de Vos van Steenwijk, la responsabilité de la représentation publique internationale. Après trois années en Bolivie, où il a contribué au développement d’une antenne pour l’Amérique latine, il assume depuis septembre 1999 la responsabilité générale d’ATD Quart Monde.

« L’essentiel est de participer ! ». Les jeux olympiques de Sydney viennent de nous rappeler cette maxime. Et la Journée mondiale du refus de la misère nous remémore chaque année, le 17 octobre, que c’est un devoir sacré de « s’unir » pour faire respecter les droits de l’homme lorsque ceux-ci sont violés. Un devoir à accomplir, un droit à exercer, qui incombe à chaque citoyen dont la participation est requise dès lors que l’égale dignité d’êtres humains est en jeu.

A l’heure où, partout dans le monde, les autorités publiques nationales et internationales ne cessent de rappeler l’importance de la participation des populations, et notamment des plus pauvres d’entre elles, à la définition et à la mise en œuvre des politiques qui conditionnent leur avenir, savons-nous vraiment ce qu’est la participation authentique ?

Serait-ce l’ultime avatar des multiples artifices utilisés ça et là pour susciter l’adhésion des citoyens à des politiques réfléchies et décidées sans eux ? Ou, au contraire, sommes-nous vraiment face à cette révolution culturelle, ce virage à 180°, qui consiste à prendre enfin les plus pauvres comme des partenaires, et par conséquent, des acteurs, des sujets de leur développement et de leur promotion ?

La vérité est sans doute à mi-chemin. Quelques indices nous laissent penser que nous sommes loin d’avoir compris toute l’ampleur du défi qui nous est proposé. Ainsi, comment ne pas nous alerter quand nous voyons des programmes de lutte contre la pauvreté distinguer soigneusement le partenariat (celui qui réunit les pouvoirs publics, les associations, les chercheurs, les syndicats, les entreprises…) et la participation (celle des populations les plus pauvres qu’on tente a posteriori d’associer à un programme défini sans elles).

Mais auprès de qui allons-nous chercher à apprendre les exigences de la vraie participation, celle d’un partenariat englobant d’emblée la totalité de la communauté, sans que nul n’en soit exclu ? Et si, comme nous y invitait le père Joseph Wresinski, nous choisissions d’aller nous instruire auprès des plus pauvres, dont il disait qu’ils ne sont pas seulement des « maîtres à servir » mais des « maîtres à penser » ?

La vraie participation, ils n’attendent pas que des « experts » viennent la leur apprendre, comme s’il s’agissait là d’un savoir-faire qui leur serait demeuré étranger. Ne la bâtissent-ils pas déjà en manifestant jour après jour leur désir de faire communauté ?

Nous pouvons par exemple garder en mémoire des gestes de solidarité suscités en de nombreux endroits au lendemain du cyclone Mitch qui avait ravagé plusieurs pays d’Amérique centrale. Ainsi, pendant un an, des jeunes d’une cité de Noisy-le-Grand en France se sont préparés à partir au Honduras afin d’aider à y reconstruire une école (cf. Quart Monde n° 173). De leur côté, des villageois de Tikaré au Burkina Faso ont fait savoir à des familles victimes de ce cyclone : « S’il n’y avait pas la distance, nous nous serions déjà mis ensemble pour nous relever. Nous avons entendu votre malheur. Nous l’avons pris sur nous aussitôt, comme si nous l’avions vécu. Votre malheur c’est notre malheur ». Au groupe Cuarto Mundo de Tegucicalpa ils ont offert un tambour, cet instrument qui permet d’avertir les autres quand quelque chose d’important se produit. « Avec ce tambour, c’est notre main que nous vous apportons, afin que nos courages se rejoignent ».

Si nous osions, nous arriverions à capter et à comprendre tous ces gestes de solidarité qui émanent de personnes elles-mêmes assez démunies. Nous progresserions alors vraiment sur le chemin de la participation authentique, qui, loin d’être un artifice pédagogique, n’est finalement pas autre chose que la reconnaissance de la dignité profonde de tout être humain.

(Revue Quart Monde n°176, 2000/4)