Février 2001/1

N°177 - Apprendre des plus pauvres ce que nous avons à faire

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Apprendre des plus pauvres ce que nous avons à faire

Auteur : Eugen Brand

Au rythme des rendez-vous que se donnent à Seattle, à Washington, à Genève, à Prague, à Nice et ailleurs, les chefs d’Etat et de gouvernement ou leurs représentants à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), aux Nations unies, au Fonds monétaire international (FMI), à la Banque mondiale ou auprès de l’Union européenne, des associations et mouvements réunis en coalitions cherchent à faire entendre une voix différente : celle des citoyens et des peuples, celle du peuple, dit-on, voire même parfois, celle des pauvres.

Notre Mouvement est souvent sollicité pour prendre position, signer un appel, rejoindre une plate-forme, participer à une rencontre ou une manifestation. Comment discerner ? Comment choisir les lieux où nous devons être absolument et ceux où nous pouvons ne pas être ?

« Il n’est pas du tout sûr que nous soyons solidaires des pauvres… même si nous désirons l’être et si nous le proclamons. » Nous avons grandi dans des sociétés ou des communautés qui se sont développées dans le meilleur des cas avec le souci de venir en aide aux plus démunis, mais plus rarement avec la volonté de les considérer comme des égaux en dignité et en droits. Aussi, nous le savons, nous ne sommes pas d’emblée en phase avec leurs souffrances, leurs espoirs et leurs luttes, même si nous pouvons en avoir une certaine conscience. Nous avons en réalité à en redécouvrir sans cesse toute l’acuité, à les réapprendre d’eux, à nous mettre à leur école.

Dès lors, nous ne pouvons rallier ceux qui nous sollicitent de rejoindre leurs combats déjà engagés pour la défense des populations pauvres que si nous avons quelque espoir de « les rendre attentifs à ceux qui sont au dernier degré de la souffrance, de l’écrasement, du malheur, de la désespérance ». Sans quoi, nous contribuerions, involontairement peut-être mais effectivement néanmoins, à combattre l’injustice sans la participation des plus pauvres comme s’ils étaient de trop ou inutiles, dans l’impossibilité ou dans l’incapacité d’y prendre part alors que ce sont eux qui en souffrent le plus et qui, de ce fait, ont une vision singulière de ce qui est le plus nécessaire.

La question à se poser est plutôt celle de savoir quelles démarches concrètes, quels moyens nouveaux ou renouvelés, saurons-nous mettre en œuvre avec d’autres pour marcher aux côtés de ceux qui, laissés à eux-mêmes, seraient réduits à un rôle passif, dépendants d’une solidarité conçue, réalisée et évaluée sans eux. Telle est l’exigence démocratique qui est la nôtre. Il s’agit moins de se joindre à des combats initiés par d’autres que de faire en sorte que des citoyens se reconnaissent suffisamment comme des frères en humanité avec les plus rejetés, les plus humiliés, et optent pour un partenariat prioritaire avec eux. Voici, parmi beaucoup d’autres, deux exemples très contrastés qui nous laissent entrevoir à quelles initiatives cette exigence peut conduire.

Sur la côte ouest des Etats-Unis (la Silicon Valley), des hommes et des femmes imaginent, créent et gèrent des autoroutes de la communication, capables de relier à travers le monde des entreprises, des universités, des collectivités les plus diverses. A l’autre extrémité du même pays, dans les montagnes des Appalaches, d’autres hommes et femmes habitent des maisons précaires le long de chemins rendus difficilement praticables en cas de mauvais temps. Ils sont confrontés à des nécessités de survie, à l’absence de travail et d’avenir. Pour les premiers : un champ fertile, où la capacité de réception et de transmission de « données » s’accroît sans cesse. Pour les seconds : un champ tenu en jachère, dont les « données » sont considérées comme sans intérêt.

Depuis plusieurs années, des volontaires du Mouvement ATD Quart Monde sont présents auprès des habitants de ces régions montagneuses, témoins de leur humiliation devant l’arrivée de camions qui leur apportent des vêtements ou des jouets usagés qu’ils sont invités à se redistribuer, témoins aussi de leur courage pour résister à leur isolement. Pour répondre à leur soif d’être reliés au monde, ils ont initié avec eux un programme de formation à l’informatique.

En décembre dernier, dans un petit village de France dont il était originaire, un jeune père de quatre enfants est mort brûlé vif dans l’incendie qui a ravagé l’abri servant de refuge à sa famille, près de la décharge publique. Les autorités locales ont refusé qu’il soit inhumé dans le cimetière communal, prétextant qu’il n’était pas « domicilié » sur leur territoire. Pareil refus a été jugé scandaleux, voire illégal, par une représentante des Pompes funèbres. Celle-ci a exigé et finalement obtenu une inhumation décente.

Des situations collectives ou individuelles, dès lors qu’elles mettent en jeu la dignité de nos concitoyens, ne peuvent rester en dehors du champ de nos préoccupations et de nos communications. Elles appellent à un engagement humain. Les plus pauvres aussi sont des témoins : « témoins…de nos sincérités, donc de notre qualité d’homme ». Heureusement, nous avons toujours trouvé des personnes qui manifestent une recherche active pour connaître, vouloir et entreprendre ce que veulent et attendent d’elles les plus pauvres eux-mêmes. Ces personnes ne sont-elles pas leurs vrais alliés ?

(Revue Quart Monde n°177, 2001/1)