Septembre 2001/3

N°179 - Eliminer la pauvreté : à quel rythme ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Eliminer la pauvreté : à quel rythme ?

Auteur : Eugen Brand

Depuis le sommet mondial pour le développement social de Copenhague, en mars 1995, l’élimination de la pauvreté est devenue la priorité affichée d’un certain nombre d’institutions internationales et de gouvernements nationaux.

En France, une loi contre les exclusions, votée en juillet 1998, onze ans après le rapport Wresinski du Conseil économique et social, organise une stratégie plus globale et plus cohérente pour combattre la pauvreté. A leur tour, la République d’Irlande, le Portugal, la Belgique ont mis au point des stratégies analogues.

Plus récemment, lors du sommet européen de Nice en décembre 2000, les quinze Etats membres de l’Union européenne ont adopté des objectifs de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Sur leur base, chaque Etat membre a été invité à élaborer un plan national précisant comment il entend les mettre en œuvre. Ces plans nationaux doivent compléter un programme communautaire élaboré par la Commission européenne.

Durant la même période, depuis 1996 à titre expérimental et de manière plus large aujourd’hui, les pays pauvres les plus endettés ont été priés par les institutions financières internationales de préparer et de présenter eux aussi une stratégie de lutte contre la pauvreté, en échange d’une réduction ou d’une annulation de leur dette.

Or aussi bien ces institutions que l’Union européenne soulignent la nécessité que ces divers plans et stratégies soient élaborés en collaboration étroite avec les représentants de la société civile. Le partenariat et la participation des populations concernées sont présentés comme des éléments déterminants de leur réussite.

Tout irait donc pour le mieux ? Serions-nous enfin dans la bonne direction ? Nous voulons l’espérer, nous voulons le croire. Cependant, nous ne pouvons pas ne pas nous inquiéter à cause des échéances imposées aux gouvernements des Quinze comme à ceux des pays les plus endettés.

Au Nord comme au Sud en effet, aucune administration, aucun gouvernement, n’a vraiment l’habitude d’un dialogue avec cette partie de la société civile la plus concernée par la lutte contre la pauvreté, avec les organisations (souvent informelles et de petite taille) que peuvent rejoindre et où peuvent s’exprimer ceux qui demeurent au bas de l’échelle sociale, dans les favelas, sur les décharges publiques, dans les halls de gare ou les camps de nomades. Cette société civile de l’ombre, trop longtemps restée prostrée et silencieuse, n’a pas l’habitude qu’on lui demande ce qu’elle pense et ce à quoi elle aspire.

Or ce n’est pas avec ces organisations-là, avec ces groupements villageois ou ces comités d’habitants, et encore moins avec la masse de tous ceux qui, parce qu’ils sont trop pauvres précisément, sont hors organisation, hors groupement, hors comité, qu’un dialogue pourra être établi en quelques mois seulement. D’une part entre eux et d’autre part avec les autres partenaires de la société civile : groupes d’intérêt les plus divers, organisations d’employeurs, syndicats, associations familiales, églises, commerçants, agriculteurs, propriétaires de terres ou d’immeubles…

Ce n’est pas seulement dans les seuls pays du Sud, comme nous pourrions le croire, que doit se développer une nouvelle culture du dialogue national. Nos démocraties occidentales n’ont pas encore apporté une solution convaincante à la question du dialogue avec les plus pauvres. Pour se développer, celui-ci n’a-t-il pas besoin du concours des hommes et des femmes qui s’y consacrent en fait de façon constante et durable ?

Des plans ou des stratégies élaborés dans la hâte, pour répondre aux prescriptions de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international, de l’Union européenne, risquent, si nous n’y prenons garde, de ne pas atteindre leur cible. Dès le départ, dans la manière même de les concevoir, nous risquons de ne pas progresser au rythme de ceux qui, les plus éloignés de la participation à notre vie commune, sont pourtant les plus aptes à nous indiquer les chemins d’une société vraiment pour tous.

(Revue Quart Monde n°179, 2001/3)