Février 2002/1

N°181 - Avec nous ou sans nous ?

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Avec nous ou sans nous ?

Auteur : Eugen Brand

Les évènements tragiques du 11 septembre à New York et la guerre en Afghanistan ont fait surgir dans la bouche du président des Etats-Unis d’Amérique, Georges W. Bush, cette formule, inspirée de l’Evangile : « Qui n’est pas avec nous est contre nous. » Notre propos ici n’est pas de commenter la pertinence de l’instrumentalisation d’un texte sacré. Nous voudrions plutôt nous demander si, au cœur des zones de misère de notre monde - sous les ponts de Manille ou dans les rues d’Antananarivo, dans les Housing projects d’East New York ou dans les baraques en tôle d’El Alto en Bolivie, sur la colline de Montmagny dans le Val d’Oise en France ou dans les mornes haïtiennes, - des hommes, des femmes, des jeunes, des enfants, des familles entières, harassés par la misère, tenaillés par la faim, « méprisés et honnis », ne seraient pas en droit de nous poser la même question : êtes-vous avec nous ou contre nous ? Ou plutôt, êtes-vous vraiment à nos côtés, et jusqu’où, jusqu’à quand ? L’êtes-vous de manière durable, ou ne faites-vous que passer, retournant au plus vite à d’autres centres d’intérêt, à d’autres causes, justes sans doute pour la plupart d’entre elles, mais laissant les plus pauvres sur le bord du chemin ?

Voilà déjà plusieurs années, l’Organisation mondiale de la Santé affirmait que la misère était « le plus grand tueur de l’humanité. » Les familles les plus pauvres du monde entier, minées par les pandémies les plus graves et privées d’accès aux médicaments et aux soins, ne sont-elles pas alors en droit de nous interroger : pourquoi le monde reste-t-il aveugle face à ce génocide passif ?

Etes-vous avec nous, vraiment, et le resterez-vous pour faire face, ensemble, à la misère, cette barbarie qui ne dit pas son nom, mais qui n’en détruit pas moins inexorablement ceux qui en sont les victimes ?

Nous le savons, même si nous n’osons pas toujours nous l’avouer, les plus pauvres sont souvent les premières et les principales victimes de tous les conflits, sans arrières, sans réserves, sans protections. Sans doute est-ce parce qu’ils en connaissent le prix que face à la misère qui leur est imposée, ils ne répondent pas, ou rarement, à cette injustice par la haine et la violence. Ils nous disent, de mille façons, que rien ne sera possible, ni la paix, ni la sécurité, ni la justice, s’il n’y a pas d’abord et avant tout rencontre, parole échangée, réconciliation, fraternisation.

Les plus pauvres ne nous demandent pas : êtes-vous avec nous ou contre nous, mais êtes-vous avec nous vraiment, et pour longtemps, ou bâtissez-vous le monde sans nous ?

Après 2001, proclamée « Année des Volontaires » par les Nations Unies, les plus pauvres nous rappellent la vraie exigence de l’engagement qu’ils attendent de nous. Celui-ci n’est pas une parenthèse dans notre emploi du temps, dans une période de notre vie, dans notre jeunesse ou notre vie professionnelle. De façons diverses selon les situations des uns et des autres, il traverse nos vies et s’inscrit dans la longue durée.

De la sorte, les plus pauvres nous posent la question fondamentale de la fidélité à notre idéal. Ce n’est pas une alliance ni une coalition de circonstance qu’ils attendent, mais une alliance constante et assidue, jusqu’à la destruction de la misère.

(Revue Quart Monde n°181, 2002/1)