Mai 2002/2

N°182 - Hommage à Geneviève de Gaulle Anthonioz

Mis à jour le lundi 11 avril 2011.

Hommage à Geneviève de Gaulle Anthonioz

Auteur : La rédaction

Présidente d’ATD Quart Monde-France de 1964 à 1998, Geneviève de Gaulle Anthonioz nous a quittés le 14 février dernier. Quel meilleur hommage lui rendre que de publier ici l’un de ses écrits, dans cette revue à laquelle elle attachait un grand prix et a maintes fois collaboré ? Le texte qui suit reprend quelques extraits de l’intervention qu’elle fit le 28 mars 1997, lors d’un forum organisé par l’Académie universelle des cultures Elle y rappelle sa conviction profonde du caractère intolérable de la misère et de la nécessité d’y opposer la résistance de la fraternité.

La pauvreté trop longtemps et trop souvent tolérée

…A travers les siècles, nos sociétés ont toujours toléré l’existence de la pauvreté. Elles se sont efforcées d’en soulager les effets, à travers les œuvres d’assistance et de charité, publiques et privées. Elles se sont simultanément organisées pour en contenir les dangers, en utilisant les moyens les plus divers, y compris la répression, l’enfermement, le travail forcé. Le professeur Bronislaw Geremek a magnifiquement exposé cette histoire de la relation de nos sociétés avec leurs pauvres, oscillant sans arrêt entre « la potence ou la pitié. » Le développement de multiples initiatives dans le domaine de l’assistance immédiate aux plus pauvres en même temps que le retour de la répression des pauvres, témoignent de l’actualité de ces deux attitudes. Rarement la pauvreté extrême, la misère, a été identifiée comme une offense à la dignité intrinsèque des êtres humains qui en sont victimes. C’est au père Joseph Wresinski, qui avait vécu la grande pauvreté, que nous devons la redécouverte de son caractère intolérable… « Le plus grand malheur de la pauvreté extrême, écrivait-il, est d’être comme un mort-vivant tout au long de son existence, de vous savoir compté pour nul, au point que même vos souffrances sont ignorées. » « La misère ne se soulage pas, disait-il, elle se détruit »… Qu’il soit clair aujourd’hui pour chacun d’entre nous, où que nous soyons, que la persistance de l’extrême pauvreté ne peut être tolérée, qu’elle est attentatoire à la dignité de l’homme, et que nous devons nous lever, aux côtés des plus pauvres, pour la refuser…

L’intolérance en terre de pauvreté

Ce que le père Joseph nous confiait en 1982 sonne comme un véritable avertissement : « En terre de misère, les idéaux sont sûrement multiples, mais ils sont en contradiction avec les réalités de la vie, et on ne peut s’organiser et se soutenir pour les vivre ensemble (…) Chacun le redit : on ne peut rien attendre de l’autre, car il est comme nous, incapable de se tirer d’affaire… C’est là tout le tragique de la misère. Avoir privé un homme de culture est plus grave que de ne pas lui avoir donné le pain. Nous ne lui avons pas donné la possibilité de s’identifier à un idéal. C’est pourquoi le monde de la misère est un monde où l’amitié et l’amour ne peuvent pas s’épanouir, car l’homme de la misère n’est pas l’homme des autres hommes (…) Pour se créer une personnalité, pour se créer un cœur, pour se créer une intelligence, il faut les autres. Et nous n’avons pas été ces autres. Et parce que nous n’avons pas été ses frères, l’homme de la misère est devenu un solitaire. En ce mot de solitaire, je vous ai tout dit. » Cette solitude dans laquelle nous avons relégué les plus pauvres, nous l’appelons souvent aujourd’hui, d’un mot un peu galvaudé, l’exclusion. Bien que les conditions ne soient en rien comparables, je veux ici évoquer l’expérience de ceux qui ont subi l’univers concentrationnaire. Ne savons-nous pas, plus que quiconque, ce que c’est que d’être niés en tant qu’êtres humains ? N’avons-nous pas connu la détresse, au fond de notre enfermement, d’être sans droits et sans espérance ? Qui peut mieux que nous, qui en avons subi la privation terrible, savoir ce qu’est la dignité d’un homme ? Nous devons encore en porter témoignage. Les très pauvres aussi, ceux dont nous méprisons la valeur, ont une contribution essentielle à apporter à nos démocraties, à nos cultures. Personne ne peut l’exprimer à leur place…

Quand la fraternité se réveille

Mais s’il arrive aux familles les plus pauvres, mal logées comme le sont les familles d’immigrés, menacées de saisies et d’expulsions, condamnées à un chômage perpétuel, de se détester mutuellement et de rentrer ainsi dans un cercle infernal de méfiance et de jalousie, il est vrai aussi que le combat que mènent les unes et les autres les a aussi rapprochées et les rend capables d’une fraternité quelquefois exemplaire… Les survivants des camps nazis ou staliniens savent aussi cela : l’homme qui devient un loup pour l’homme, et l’homme qui atteint les sommets du don de soi-même et de l’amour. Au mal absolu, disait Malraux, on ne peut opposer que la fraternité.

Alors la tolérance à l’égard des pauvres est-elle suffisante ?

Elle est, certes, un début qui implique une connaissance mutuelle…(Mais) les plus pauvres nous conduisent bien au-delà de cette tolérance passive, et, à dire vrai, un peu fade, qui consiste en « l’acceptation des opinions d’autrui, même si on ne les partage pas. » Les plus pauvres ont besoin les uns des autres et de nous tous pour un combat que seule notre unité peut gagner. Cette unité est plus que la tolérance : elle est la passion de l’autre. Une passion de l’autre qui veut que l’autre passe devant moi, qu’il réussisse. Parce qu’il est un homme. Les pauvres sont plus que des agents de tolérance : ils sont les premiers défenseurs de la fraternité. Ils nous appellent à la fraternité… C’est beaucoup plus que les « tolérer ! »

(Revue Quart Monde n°182, 2002/2)