Mai 2011/2

N°218 - Porteurs de paix inconnus

Mis à jour le jeudi 25 août 2011.

Porteurs de paix inconnus

Auteur : Eugen Brand

Quand les enfants grandissent en situation d’extrême pauvreté, dans les lieux les plus abandonnés et les plus oubliés, au Nord comme au Sud, ils se trouvent dans un monde avec « des injustices et de la violence dans tous les sens », comme disent leurs parents. Parmi les formes de violence les plus visibles, il y a celles qui sont liées aux conflits armés et à la violence des gangs. Mais lorsque l’on parle avec des enfants et leurs familles qui vivent ces situations, ils citent d’abord des formes plus insidieuses de violence liées à leurs privations matérielles, comme celle de la faim. Ou celle liée à l’absence d’un logement qui puisse les protéger de la chaleur, du froid, leur éviter de se blesser. Je pense à Arsène, un garçon vivant sur le terrain d’une décharge. En marchant pieds nus, il se fait des coupures qui s’infectent, au point qu’il a dû apprendre à marcher sur l’extérieur de ses plantes pour que les plaies purulentes ne touchent pas le sol pollué.

L’environnement est aussi source de violences nuisant à la santé et au bien-être des enfants : les seuls endroits où leur famille arrive à s’installer sont des zones inondées, couvertes d’eau polluée, des bâtiments condamnés, des terrains où la boue rend toute construction impossible. Souvent la cabane est si précaire que lorsqu’il pleut la mère doit rester éveillée toute la nuit pour pouvoir déplacer les enfants et essayer de les mettre au sec. Et lorsque la cabane est emportée par les eaux ou lorsque la famille est chassée ou expulsée, il y a la violence de tout perdre une fois de plus et de devoir trouver le moyen de tout recommencer à zéro.

En grandissant, les enfants font aussi la découverte et l’expérience de la violence de la discrimination, de la stigmatisation. Lorsque leurs frères et sœurs plus âgés essayent de trouver un travail décent, la mauvaise réputation liée à leur adresse est souvent un obstacle insurmontable. Les enfants se rendent compte très vite quand les professeurs, les travailleurs sociaux, les juges, les patrons n’ont aucune idée du courage et de l’expérience de leurs parents, n’ont ni intérêt ni respect pour leur point de vue. Ils voient que les institutions de la société réduisent leurs parents à n’être que des objets d’exploitation ou de charité. Ils découvrent très tôt la violence du rejet et du manque d’attente envers eux qui les tient en dehors de l’école et du monde du savoir. Combien d’enfants, excités à l’idée de leur premier jour d’école, se retrouvent, en l’espace de quelques jours, écrasés, persuadés qu’ils sont incapables d’apprendre car l’école ne cesse de leur répéter que le savoir qu’ils ont acquis avec leurs parents est inutile pour ouvrir les portes de l’avenir. Trop d’enfants trouvent les portes de l’école fermées pour eux ou finissent par la quitter sans avoir appris à lire. Dans les écoles où les enfants ne sont pas reconnus, valorisés, entendus, leur esprit n’est pas exercé, leurs possibilités ne sont pas révélées. C’est une violence faite à leur créativité et à leurs capacités intellectuelles.

Les enfants comprennent très tôt qu’il y a deux sortes de violence. Il y a la violence liée à la recherche du pouvoir, et de l’argent, aux gangs, au trafic de drogue. Il y a aussi la violence qui explose parfois jusqu’au sein de leur famille, suite à l’humiliation quotidienne, à la frustration de ne jamais pouvoir trouver les mots pour s’exprimer, de ne jamais pouvoir dire librement ce qu’on pense quand on dépend trop des autres pour survivre.

En même temps ces enfants découvrent que leurs familles cherchent des moyens de résister à la violence et de manifester leurs valeurs. Une mère ne peut pas dormir certaines nuits sachant qu’un de ses grands enfants a été entraîné dans un gang de rue et qu’il est dehors en train de vendre de la drogue. Elle a peur qu’il se fasse tuer. En même temps elle s’inquiète pour les autres mères dont les enfants risquent de finir par acheter de la drogue à son fils et tomber dans la spirale de la misère. Ailleurs, c’est un père qui refuse d’envoyer en prison le fils d’un voisin parce qu’il sait trop bien que les conditions en prison peuvent briser des vies pour toujours. Les familles et les groupes vivant l’extrême pauvreté ont des façons uniques de résister à la violence et de rendre possible le vivre ensemble. Des efforts qui ne sont pas perçus ni reconnus dans nos sociétés. Des efforts qui mériteraient le prix Nobel de la Paix . Au plus profond d’eux-mêmes, les très pauvres portent un sens de la paix que le monde ignore encore.

(Revue Quart Monde n°218, 2011 / 2)